Écrits sous influence

De l’écrivain au lecteur, comment la parole circule-t-elle?

La légende littéraire que Yann Andréa et Marguerite Duras ont entretenue avec la ferveur qui était la leur voulait que Yann Andréa, de son vrai nom Yann Lemée, étudiant de philosophie, ait écrit pendant cinq ans à l’écrivaine après qu’il l’eut rencontrée au Cinéma Lux de Caen, lors d’une présentation d’India Song. Duras aurait donné son adresse parisienne à ce jeune homme assis au premier rang du cinéma, qui lui aurait posé des questions maladroites et avec lequel elle aurait pris une bière après le film… À l’époque, Yann Andréa avait lu l’œuvre de Duras, et vivait sous son emprise… Durant ces cinq années, Duras n’aurait pas répondu au bombardement épistolaire du jeune homme et Yann ne se serait pas laissé décourager par le silence de l’écrivaine. Après tout, elle était dans un dialogue constant avec lui: il continuait à lire ses livres. Et puis un jour, Yann aurait appelé Duras… Au téléphone, immédiatement, elle lui aurait demandé de venir. Il se serait installé comme ça, tout de suite, chez elle, à Trouville. Ils ne se seraient plus vraiment quittés, malgré les crises, les abandons et les retrouvailles que l’homosexualité de Yann et la méchanceté de Duras auraient engendrés.

Yann Andréa et Marguerite Duras ont donc vécu ensemble depuis l’été 1980 jusqu’au 3 mars 1996, le jour où Duras est morte. Mais qui sait si l’écrivaine n’était pas avec Yann Andréa jusqu’à sa mort à lui dans une petite chambre blanche de la rue Saint-Benoît, dont elle lui avait laissé l’usufruit?

Yann Andréa avait pris la décision de se consacrer à ses livres à elle, à Marguerite Duras. Il avait décidé qu’il ne lirait qu’elle, cette œuvre dont il ne pouvait se détacher. Duras, pour Andréa, était toute l’écriture. C’est ce qu’il affirmait, en tout cas. Et elle, Duras, en réponse, clamait comme une menace: «Même morte, j’écrirai encore.» Elle savait bien que Yann continuerait à parler comme elle, à écrire comme elle et à poursuivre son œuvre à elle d’une façon ou d’une autre. Elle savait aussi que son écriture à elle vivrait dans la bouche et la plume de ses lecteurs. Elle avait compris que la phrase de Duras est une maladie qui s’attrape et dont on ne guérit pas. Il est impossible de parler sur Duras, sans «parler Duras», et cette langue durassienne, elle a fini par appartenir à Yann, son premier lecteur, et puis plus généra­lement à tous ses lecteurs, autant qu’à l’écrivaine. Même morte, Duras écrit encore à travers tous ceux qui écrivent sur son œuvre.

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