Essai libre

Y a-t-il une justice pour les femmes?

Sœurs volées, femmes disparues, féminicides ignorés… Alors que Harper refuse toujours de voir les crimes contre les femmes autochtones comme un problème de société, des voix s’élèvent pour dénoncer une culture d’impunité et d’aveuglement. Le problème, criant au Canada, est présent partout dans le monde.

L’invisibilité des femmes est un des thèmes fondamentaux qui recoupent les diverses approches du féminisme. Ce thème renvoie à la cécité conceptuelle et à l’aveuglement social, politique et idéologique à l’égard de la condition des femmes qu’il s’agit précisément de critiquer et de révéler. L’histoire de la domination des femmes est celle qui est tue, comme on tait l’histoire de celles qui sont tuées, celle des femmes qui disparaissent dans la réclusion domestique de la sphère privée et dans les marges obscures des sociétés qui leur refusent l’égalité de droits. Parfois, on leur refuse tout simplement le droit d’exister et c’est pourquoi ces femmes sont invisibles, littéralement. L’économiste Amartya Sen publiait en 1990 dans le New York Review of Books un article au titre foudroyant: «More Than 100 Million Women Are Missing». Dans le cadre de cet article, le lauréat du Prix Nobel d’économie (1998) rapportait que de manière générale le ratio femme / homme au sein de la population est environ de 1,05. Toutefois, Sen constatait que lorsque l’on applique ce ratio à l’échelle de la population mondiale, 100 millions de femmes sont manquantes… car elles ne sont plus en vie.

La violence faite aux femmes prend de multiples formes, mais il y a lieu d’identifier la nature particulière des féminicides. Entre 1980 et 2012, 1181 femmes autoch­tones ont été assassinées ou portées dispa­rues au Canada. Depuis 1993, plus d’un millier de femmes ont été tuées dans la ville frontalière de Ciudad Juárez au nord du Mexique. Pendant le génocide rwandais, on estime que sur les 900 000 personnes assassinées dans une période de trois mois, environ 500 000 étaient des femmes, violées systéma­tiquement avant d’être tuées, pour la plupart d’entre elles. À vrai dire, ce n’est pas leur cadavre retrouvé (violé, violenté, brisé, brûlé, démembré) qui échappe au regard, mais la nature systémique et l’ampleur catastrophique des féminicides sur les­quelles nous fermons les yeux.

C’est de ces abîmes de cruauté et de souffrance impensables que nous parlent, dans leur livre respectif, Emmanuelle Walter, Sandrine Ricci et Marie-France Labrecque. L’ouvrage de Sandrine Ricci, sociologue féministe établie au Québec, repose notamment sur un ensemble d’entretiens effectués auprès de 26 femmes tutsi ayant échappé au massacre rwandais. Le livre ouvre sur un chapitre intitulé «Voyage au bout de la nuit». À travers l’entrelacement complexe de l’analyse sociologique de l’auteure et la restitution des témoignages de ces survivantes courageuses, les lecteurs plongent réellement dans une nuit aux abysses inimaginables.

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