Le colonisateur fantôme

En Afrique, l’argent passe sans s’arrêter.

Une pièce de monnaie entre l’index et le pouce, en lien avec quoi trouve-t-elle son sens? Avec tous les faits de valeur qu’elle permet de mettre en relation, lorsque cumulés: un pain, un titre de transport, un fil électrique, la location d’un logement, un chandail, des bougies… Mais une instance stable doit aussi fonder sa valeur pour que ladite pièce se trouve à virevolter ainsi d’un bien à l’autre dans un certain rayon aux fins de l’évalua­tion. Elle se trouve donc en lien non seulement avec un ensemble de faits de valeur, mais avec un point de gravité qui assure son orbite, qui donnera un ordre circulaire à l’activité de la collectivité qui en fait usage. On nommera cet ensemble idéal économie.

Et s’il manquait cruellement à l’argent ce centre de gravité? Si l’argent ne faisait que passer, comme une flèche, depuis l’extérieur vers l’extérieur, sans permettre qu’une écono­mie se concentre, qu’adviendrait-il? Ce qu’on observe par exemple en Afrique de l’Ouest. C’est alors la dissipation.

Une colonisation palpable

En réalité, ces prétendues «républiques» – celles du Cameroun, du Burkina Faso, du Mali, etc. – bafouent la chose publique; les frontières géopolitiques qui les découpent sont directement héritées de l’époque coloniale tandis que la monnaie qui y a un cours légal se trouve officiellement étalonnée par les puissances d’Europe. À la manière de fantômes, les puissances coloniales habitent le territoire en raison de la forme même des régimes poli­tiques qui y persistent. L’Afrique de l’Ouest reste largement dominée par une matrice coloniale, même si les États qui la composent sont formellement indépendants. Avant même de se manifester sous la forme d’interventions armées, d’instrumentalisation de groupes rebelles, d’intercession de la part de services secrets pour truquer des élections ou d’interventions de diplomates pour y pratiquer un trafic d’influence indu, quand il ne s’agit pas de multinationales descendues là pour corrompre des ministres et agents de l’État, l’ingérence a toujours lieu en Afrique de l’Ouest. Elle est structurelle.

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