Dossier

Une mythologie québécoise

Entre 1780 et 1998, la bière Dow a connu une popularité extraordinaire avant de disparaître dans l’indifférence. Son histoire épouse le destin du Canada français.

Le psychologue Hubert Van Gijseghem, dans son ouvrage La psychologie du collectionneur (2014), identifie deux grandes catégories d’objets convoités par les sujets qu’il a étudiés: l’objet-bouchon, cherchant à pallier une absence, et l’objet-miroir, engendrant le narcissisme du collectionneur. Des bouteilles de bière de marque Dow, vides, datant des années cinquante, soixante ou soixante-dix, achetées chez le Géant Antique de Sainte-Anne-de-Sabrevois ou au Marché aux Puces Saint-Michel, doivent certainement appartenir à la première catégorie. De quoi manquerais-je donc? Je risque une hypothèse: si je perds de l’argent sur eBay ou chez les antiquaires, si je me saigne de cinq dollars pour acheter une publicité de 1957 qui ne vaut pas grand-chose, si des cendriers de taverne ramassent la poussière sur les tablettes de mon bureau, c’est qu’il me manque quelque chose comme une histoire nationale normale, que je ne peux créer qu’à coups de fragments inutiles.

Jouons donc le jeu. Imaginons que les objets de ma collection sont des bornes de l’histoire québécoise, qui se confond avec celle de la brasserie Dow. Créée à La Prairie en 1790, cette dernière porte d’abord le nom de son fondateur, l’Écossais Thomas Dunn. Elle s’installe rapidement à Montréal et prend le nom du jeune brasseur écossais associé qui prend les rênes de l’entreprise: William Dow. Une partie des installations montréalaises, rue Notre-Dame, existent toujours. Elles sont devenues l’École de technologie supérieure et des immeubles à condo qui font saigner les yeux – nous sommes dans Griffintown, après tout.

À son apogée, au milieu du xxe siècle, la brasserie représentera 51% des parts de marché au Québec et 85% dans la région de Québec, comme le rappelait récemment Normand Cazelais dans son ouvrage Boires et déboires (2014). Ça n’empê­chera pas la brasserie de mourir une première fois en 1966, à la suite du décès mystérieux d’une vingtaine de travailleurs de Québec, grands buveurs (plusieurs litres par jour) de cette bière. Elle meurt une seconde fois, en 1967, lorsque la compagnie est acquise par la Carling O’Keefe et une troisième fois, pour de bon, en 1998, quand la marque Dow disparaît complètement, dans l’indifférence totale. En fait de ratages, de morts multiples et d’incapacité à passer à la modernité, la Dow est exemplaire.

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