Dossier

Les guérilleros de la pale ale

Face à l’hégémonie des grands brasseurs, les artisans de la microbrasserie proposent une nouvelle façon de consommer.

Le 29 janvier dernier, le Conseil du patronat du Québec recommandait au gouvernement Couillard de «réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent». Autrement dit, au lieu de travailler vaine­ment au développement des régions, autant se faire une raison et financer l’exode de leurs populations. «C’est l’application d’un simple principe d’économie, expliquait son pdg Yves-Thomas Dorval dans une entrevue donnée à Radio-Canada, il ne faut pas maintenir artificiellement des activités non viables.» Cette journée-là, les micro­brasseurs du Québec ont dû avaler une gorgée de travers. Car, si on étudie attentivement leur répartition sur le territoire québécois, une chose saute aux yeux: la croissance phénoménale de cette industrie touche pratiquement toute la province, de Gatineau aux Îles-de-la-Madeleine en passant par Amos, Shawinigan et Baie-Comeau. On en trouve même à Saint-Alexis-des-Monts en Mauricie (Les bières de la Nouvelle-France) et à Sainte-Anne-des-Monts en Gaspésie (Microbrasserie Le Malbord), qui apparaissent sur la liste des municipalités «dévitalisées» dressée par le gouvernement en 2008, des villes à vider selon le Conseil du patronat.

Même une ancienne ville mono-industrielle comme Asbestos, qui, malgré son Festival des gourmands, n’est pas exactement réputée pour son nightlife et ses grands restaurants, a assisté à l’ouverture du broue-pub Moulin 7, en octobre dernier. Les trois propriétaires, Dannick Pellerin, Yan Saint-Hilaire et Karina Lalonde, des amis d’enfance qui ont grandi dans la ville de l’amiante, ont justement pris le parti de mettre en valeur le passé industriel de la municipalité dans leur établissement. Saint-Hilaire raconte que c’est son père, contremaître à la mine Jeffrey, qui lui a donné accès aux instal­lations à la fermeture de la mine en 2012, avec l’idée qu’il pourrait en recycler certains équipements. Ses associés et lui ont été renversés par leur visite: «On voyait toute la vie qui avait eu lieu là et qui était condamnée à dispa­raître.» Il leur semblait important de faire œuvre de mémoire en donnant une place à cet héritage dans leur pub, sans en faire un décor thématique: «Le but n’est pas de devenir un musée.» Les trois partenaires ont donc récupéré et retapé les chaises de bureau de l’usine, des tables de bois et des tables hautes en acier provenant d’une tour de convoyeurs, les éviers et les séchoirs à main; le punch-clock a été placé dans le portique et la sirène, qui sonnait tous les jours à 15 h 45 pour annoncer le dynamitage du minerai, a résonné dans le bar le soir de l’inauguration, suscitant une petite commotion chez les anciens travailleurs présents.

Les fondateurs du Moulin 7 ne sont pas les premiers à redonner une nouvelle vie à des éléments d’un patrimoine déchu. Le Siboire Dépôt, à Sherbrooke, s’est installé dans la gare désaffectée, tandis que Le Malbord a investi la défunte épicerie J. Robert Lévesque sur la 1re avenue à Sainte-Anne-des-Monts. Mais, au Moulin 7, cette orientation est clairement revendiquée et mise en avant. On souhaite redonner une dignité à cette ville qui a été trop longtemps malmenée: «Au-delà des dommages causés par l’amiante, la mine a été le cœur de la ville pendant des décennies. Il faut aujourd’hui passer à autre chose mais sans oublier d’où on vient. Ici, tout le monde a travaillé à la mine ou connaît des gens qui y ont travaillé. C’est mythique», affirme Yan Saint-Hilaire. Le nom de la microbrasserie réfère d’ailleurs aux moulins à concasser la roche, numérotés de un à six. Au Moulin 7, désormais, on concasse du grain, mais on s’inscrit fièrement dans la continuité de ce passé minier. «Les gens d’ici sont heureux d’avoir enfin un endroit où ils se sentent à l’aise de sortir, de se réunir. C’est la clientèle locale qui nous fait vivre actuellement. Mais de plus en plus de gens d’ailleurs viennent nous voir, alors qu’avant ils auraient traversé Asbestos sans s’arrêter. Ils sont maintenant curieux de goûter des produits régionaux.»

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