Critique – Théâtre

Le vide, la surenchère

Philippe Ducros prend le difficile pari de montrer toute la douleur du monde.

En Amérique du Nord, les comportements autodestructeurs se multiplient, dit-on. Et pourtant, nombreux sont ceux prêts à risquer la mort afin de pouvoir y vivre, même clandestinement. Pourquoi? Répondre à cette question est mégalomane sur le plan intellectuel et casse-gueule sur le plan artistique, donc possiblement passionnant. C’est le pari qu’ose prendre Philippe Ducros. Il adapte ici pour la scène son roman qui paraîtra en 2015 et dont la deuxième partie sera présentée l’année prochaine.

Les enjeux géopolitiques constituent une dimension importante de la dramaturgie de Ducros. C’est en Amérique du Nord que les personnages d’Eden Motel évoluent, autour d’un motel glauque entre le bord de la mer et l’autoroute. L’œuvre est struc­turée en neuf chapitres à travers lesquels les personnages se dévoilent dans une suite de monologues. Projeté sur un écran au fond de la scène, le titre de chaque chapitre correspond aux noms des personnages. Une mouette bavarde fait office de narrateur. Ces procédés rappellent que ce récit a d’abord été un roman. L’action est davantage narrée que vécue par les personnages. Bien que ce choix s’avère courant sur la scène contemporaine, il aurait fallu plus de dynamisme pour intéresser le spectateur d’Eden Motel aux idées que l’histoire porte. Les monologues donnent également lieu à de nombreuses envolées lyriques, certes inspirantes, mais qui alourdissent le rythme du spectacle.

«Moi», un homme perturbé qui se balade avec une «valise de pilules», demande une chambre pour une nuit au Eden Motel. Il ne quittera plus ce paradis déchu où il s’intègre à une communauté de laissés-pour-compte ignorant les normes de la société du travail. «La liberté, ici, c’est peut-être juste un excès de vitesse», confesse «Moi», qu’on devine dépressif et au bord du gouffre. La jeune María Magdalena se cache d’un mari violent. Priyanka Chopra n’échappe pas à l’esclavage sexuel. Kaïn, toxicomane, pleure l’amour perdu. Saül, l’enfant muet des proprié­taires du motel, subit des violences physiques et verbales. Wendy, la femme de ménage, couche avec tous les clients. Marginalisée par sa transidentité, Paloma raconte son vide amoureux et sexuel. Il y a aussi Adam qui, chaque nuit, rejoint à la nage un cargo où il soigne les clandestins mourants qui ont pour unique espoir d’atteindre le rivage et de goûter à une liberté promise ou présumée.

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