Dossier

Quand Dieu donne soif

«Prenez et buvez-en tous.» L’alcool et la chrétienté, une histoire de deux mille ans.

La religion est le sens et le goût de l’infini.

— Friedrich Schleiermacher

J’ai lu cet automne Le royaume d’Emmanuel Carrère. Le livre, remarquable à bien des égards, m’a laissé perplexe. L’ouvrage est divisé en deux parties distinctes. La première décrit l’expé­rience religieuse de l’auteur; la seconde il­lustre, en s’appuyant sur des faits reconnus et bien des conjonctures person­nelles, la construction de ce que nous pourrions nommer, sans trahir le projet de Carrère, le roman des Évangiles. Celui-ci prend comme fil conducteur de sa reconstruction imaginaire l’histoire méconnue de Luc, présenté ici comme un fidèle disciple de saint Paul. Ce qui m’a frappé à la lecture de la première partie, la plus personnelle mais qui me semble la moins réussie, est le ton du témoignage qui n’est pas sans rappeler celui de certains alcooliques décrivant leur déchéance passée. Il en va de même dans cette biographie romancée de soi, un genre d’exercice spirituel inversé, où l’auteur décrit son expérience religieuse comme s’il s’agissait d’une ivresse enfin révolue contre laquelle il faudrait désormais se prémunir afin de n’y point succomber de nouveau, comme le suggère la fin pour le moins ambiguë de l’ouvrage. Toute l’intelligence déployée dans ce livre a pour unique but d’empêcher la rechute dans ce qui s’apparente à une maladie de la raison. C’est ainsi, à la lecture de ces pages, que m’est venue la question que j’entends explorer: existe-t-il un lien insoupçonné entre l’expérience religieuse, telle que nous l’avons connue en Occident sous l’influence du christianisme, et l’ivresse recherchée à travers la consommation de l’alcool? Plus encore, se pourrait-il que cette dernière nous indique un aspect commun aux sociétés nées sous l’influence de cette religion?

Un premier fait, pour ainsi dire massif, incontournable, s’impose à nous dès lors que l’on aborde la question. Sur le plan de la géographie, l’aire de la consommation d’alcool, sous ses diverses formes, correspond, grosso modo, à celle de l’Occident chrétien. Ce que nous pourrions nommer l’usage de l’alcool s’étend de la Russie à l’Irlande en passant par l’Italie, sans oublier bien sûr le Québec, constituant une communauté continue de buveurs impénitents. Et la diversité des alcools à la grandeur des territoires conquis par le christianisme est aussi étendue que celle des expressions de la foi: vin, bière, scotch, vodka, rhum et combien d’autres boissons? On pourra sans doute répondre que le lien que l’on tente d’établir par ce rapprochement des espaces est bien ténu et que ce présumé fait n’est qu’un aspect mineur de l’héritage culturel de l’Antiquité, transmis à travers la chrétienté médiévale et l’Europe moderne, à savoir l’usage généralisé du vin. Il a été établi par les historiens que le vin fut consommé dans tout le bassin méditerranéen, depuis les époques les plus reculées, notamment parce que l’eau y était bien souvent insalubre. On y buvait donc du vin à la fois pour le plaisir que cela procure et par mesure d’hygiène.

L’argument a sans doute quelque pertinence, mais il est remarquable qu’une part importante des citoyens de nombreux pays méditerranéens, autrefois grands consommateurs de vin, pensons à tout le Moyen-Orient, soient aujourd’hui abstèmes. Or, il n’est pas sans intérêt pour notre propos que le motif de cette abstinence acquise sur le tard soit d’ordre religieux. En effet, comme chacun le sait, l’islam, tout comme le bouddhisme et certaines branches de l’hindouisme d’ailleurs, proscrit la consommation d’alcool. Notons en passant que certains interprètes plus libéraux estiment que ni le Coran ni la sunna n’interdisent de boire de l’alcool. Ce qui serait explicitement proscrit dans les Écritures, c’est l’ivresse. La proscrip­tion aujourd’hui en vigueur dans l’ensemble de l’Islam serait le fait de la tradition des jurisconsultes. Je ne désire pas m’introduire dans ces discussions qui me sont étrangères, mais je signale simplement que le Coran dit dans une sourate: «Ô les croyants! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomi­nation, œuvre du Diable. Écartez-vous-en, afin que vous réussissiez» (Al Maida 5:90). Toujours est-il que la présence de cette prescription au sein de l’Islam explique que ces pays se soient détachés du continent de buveurs qu’est devenue alors l’Europe chrétienne. Partant de ce dernier constat, on peut alors se demander, sans aucune intention d’impiété, si la culture chrétienne comporte une disposition spirituelle cachée favorisant l’usage général des boissons alcoolisées.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 308 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!