Critique – Essai

Manet par Bourdieu

Remettre en jeu la révolution du peintre d’Olympia.

On a pu lire, ici ou là, que le dernier film des frères Coen, Inside Llewin Davis, était l’histoire d’un raté. En réalité, il est beaucoup mieux que cela. C’est l’histoire de l’une de ces figures essen­tielles au fonctionnement de tout écosystème artistique et dont l’histoire ne retient jamais le nom: le petit maître. La grande beauté du film est en effet d’inverser la perspective du regard que l’on a coutume de porter sur la naissance d’un mythe. On y assiste aux tribulations d’un chanteur folk cherchant à gagner sa vie dans les tavernes de Greenwich Village au début des années 1960, jusqu’à cette dernière séquence qui le voit recevoir une raclée tandis que, sur scène, la voix nasillarde d’un chanteur encore inconnu annonce que les temps sont en train de changer. La reconfiguration de la musique folk n’est ainsi pas considérée à partir de Dylan – c’est-à-dire en adoptant le point de vue du vainqueur – mais elle est, au contraire, envisagée du point de vue d’un joueur qui ne survivra pas à la consécration du maître, bien qu’il ait contribué à la rendre possible.

Avec des moyens différents, c’est un travail de reconstruction analogue qu’entreprend Bourdieu dans ce livre qui présente l’intégralité des cours qu’il a donnés sur Manet au Collège de France entre 1998 et 2000. Le problème auquel il confronte son œil de sociologue est le suivant: comment regarder la peinture de Manet, non plus du point de vue anachronique de ce qu’elle a accompli, mais à partir de l’espace des possibles dans lequel elle est advenue?

C’est en effet un paradoxe qu’il nous faut affronter. L’œuvre de Manet a modifié nos capacités perceptives au point où on ne peut plus la voir avec l’œil qu’elle a périmé, c’est-à-dire le regard académique de la deuxième partie du dix-neuvième siècle. Mais, s’il ne nous est plus possible de ressentir le scandale qu’elle a pu susciter, on peut quand même essayer d’en reconstituer les raisons. Pour ce faire, il faut la débarrasser du vernis d’exotisme que le temps et la consécration y ont déposé; mais dans le même temps, il faut également dépoussiérer l’œuvre de ses pairs et faire revivre le contexte dans lequel cette peinture est apparue et sans l’intelligibilité duquel il serait illusoire de prétendre la comprendre. Car si Manet se positionne contre la grandiloquence des peintres pompiers, il ne faut pas oublier qu’il évolue dans ce monde de «rapins», qu’il y a été formé et n’a eu de cesse d’en rechercher l’aval tout autant qu’il s’y confrontait. Pour Bourdieu, en effet, il n’est pas de révolution réussie qui ne se mène de l’intérieur: les hérésiarques sont tous des clercs, c’est-à-dire les produits du système qu’ils contestent.

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