Critique – Essai

L’avenir incertain de l’université

Que reste-t-il du savoir quand l’État disparaît?

Seize ans après la publication du livre, la traduction française de cet essai remarquable est bienvenue. C’est d’ailleurs étonnant qu’il ait fallu attendre aussi longtemps. Le fait que ce soit une maison d’édition québécoise qui en ait assuré la réalisation est un beau retour du pendule, puisque Bill Readings était professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal. J’étais étudiante de cycle supérieur au département de philosophie lorsque j’appris la nouvelle de son décès, qui avait provoqué une onde de choc au sein de notre communauté. Readings est mort dans un accident d’avion en 1994 alors qu’il n’avait que trente-quatre ans. Cet essai conserve une pertinence tout à fait troublante. Il se peut que tous les détails de son analyse de la situation des universités occidentales ne fassent pas l’objet d’un consensus, mais il n’empêche que sa description de l’état des lieux continue d’alimenter les débats. Son constat de départ est que nous sommes témoins du crépuscule de l’université, du moins du déclin d’une certaine idée de sa finalité.

À travers sa reconstruction fabuleuse de l’histoire de l’université occidentale, Readings s’intéresse en particulier au moment de la consolidation de l’université moderne pendant le Siècle des lumières. Son ouvrage offre une interprétation rafraîchissante et non orthodoxe du dernier ouvrage de Kant, Le conflit des facultés (1798). Chez Kant, l’émancipation de l’université à l’âge de l’Aufklärung repose sur la primauté de la raison universelle et de l’exercice libre du jugement critique dont la philosophie, mère de toutes les sciences, est l’incarnation emblématique. Force est de constater que, dans les termes réactualisés du conflit entre les facultés dites supérieures à l’époque de Kant (la médecine, le droit, la théologie) et les facultés inférieures (la philosophie et les sciences humaines en général), les universités contempo­raines ne risquent plus aujourd’hui d’accorder à la philosophie le rôle unificateur de la mission universitaire.

Une mutation remar­quable du rôle de l’université en Allemagne survient, selon Readings, lorsque Humboldt substitue la notion de raison par celle de la culture au cœur du projet de fondation de l’Université de Berlin. Dans le contexte de l’émergence à la fois de la conscience nationale allemande et de l’État-nation moderne au tournant du dix-neuvième siècle, c’est au sein de la conception idéale de l’université que convergeront désormais l’idée de la culture et la consolidation de l’identité nationale. Readings décrit par la suite le déclin de cette vision de la finalité de l’université au vingtième siècle, sans aucune nostalgie d’un idéal grandiloquent. Le diagnostic qu’il pose froidement au sujet de la transformation subséquente de l’université en mode d’entreprise vouée à l’excellence ne témoigne d’aucun regret de la mission universitaire au service de l’État-nation et de l’identité culturelle d’un peuple. Cette «université en ruines» désigne l’érosion d’un principe régulateur et unificateur qui était le fondement de l’organisation des universités du vingtième siècle. En effet, transportée par le raz-de-marée des forces capitalistes de la mondialisation, l’université occidentale a succombé aux pressions économiques de la compétition internationale. Le «rayonnement» de l’université contemporaine ne dépend plus de sa mission civilisatrice au service de l’État-nation, lui-même en déclin, mais bien plutôt des crédits d’inscription et des «clients» qu’elle attire, des subventions de recherche qu’elle récolte, de l’impact que les professeurs et les chercheurs qu’elle rémunère sont en mesure de produire par le biais de leurs publications et de leurs interventions médiatiques. Cette fois-ci, c’est la notion d’excellence, comprise en termes quantifiables et dénuée de tout contenu substantiel, qui prend le relais des notions de raison universelle et de culture nationale. À la figure auparavant centrale du chercheur universitaire se substitue désormais la figure du recteur gestionnaire mû par sa mission entrepreneuriale.

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