Modiano va piano…

Refuser d’oublier est une lente bataille.

Imagine-t-on Patrick Modiano pressé? Angoissé peut-être (mais qu’en savons-nous vraiment), il m’apparaît surtout circonspect, évasif, devant se faire violence pour se livrer à peine, incapable de compléter une phrase sur un plateau de télévision, comme nous l’avons vu du temps d’Apostrophes… Jamais, quand je lis ses romans, cet écrivain ne me semble inscrit dans la hâte, encore moins l’impatience, c’est l’écrivain de l’impassibilité et du brouillard; il n’est pas L’homme pressé de Paul Morand, cet antiquaire dont la vie est une fuite en avant… Modiano, antiquaire de ses souvenirs, de ses ombres et de ses doutes, sa vie (autant qu’on puisse l’imaginer) semble s’accorder au tempo de son œuvre romanesque, cette vaste enquête inquiète, pédestre, cette lutte lente contre l’oubli de ce qu’il n’a pas vraiment connu, mais ressenti, deviné, entendu, répertorié pour en retrouver des traces, des signes, les suites, dans une écriture moderato cantabile; en des romans recommencés avec parfois les mêmes personnages qui auraient habité son enfance, marqué son adolescence, hanté son passage à la maturité, personnages ombrageux nommés différemment au gré des parutions: c’est René Meinthe dans Villa triste, Colette Laurent dans Chien de printemps, la petite Hélène de Remise de peine, Dora Bruder, Ingrid Teyrsen dans Voyage de noces, Choureau et Louki du Café de la jeunesse perdue, Jean Bosmans, Margaret Le Coz et Michel Bagherian dans L’horizon, Pedro McEvoy de La rue des boutiques obscures, la petite Bijou qui cherche sa mère, Jacqueline Beausergent dans Accident nocturne, Dannie de L’herbe des nuits…

L’œuvre modeste et magistrale de Modiano: le cheptel vif d’une diaspora d’apatrides que convoque et réinvente un jeune homme né en 1945 à la fin d’une guerre qui a, de la vie de ses parents et de leur entourage, bouleversé, corrompu ou interrompu le cours; une théorie de silhouettes fantomatiques surgies d’un passé dont l’onde de choc le perturbe, entre autres silhouettes, celle de l’écrivain Maurice Sachs dont le vrai nom était Ettinghausen et qui, sous l’Occupation, juif collabo, occupait la chambre qui sera celle de Modiano dans le meublé que sa mère, actrice à la Continental, loua à l’été 45 avec Albert Modiano et où, lui, enfant, il rêvera, grandissant dans ces lieux marqués – dramatisés à jamais par la mort à neuf ans de son unique frère Rudy quand lui en avait onze; ce ressenti sur place, dans l’appartement où son père faillit se faire arrêter par la Gestapo, ce passé sublimé, si flou, qui persiste à cogner dans sa tête; c’est une amicale amère où, convoquées, croisées au hasard des rues obscures où les boutiques ont changé d’enseignes et les plaques de numéros, des ombres de disparus circulent et reviennent dans un Paris à ses yeux entremêlé de l’ancien et de l’actuel, dans les rues duquel un regard saisi un soir évoque le climat d’une anxiété, un sourire le souvenir d’une peur, un coin de rue la réminiscence d’une fuite…

Dans ce Paris-Modiano, d’hier et de maintenant, «comme la vie est lente… les jours s’en vont…» Qu’est-ce qui «demeure»? Est-ce que rien ne «demeure»? La ville d’Apollinaire, le Paname de Ferré, ce Paris arpenté jadis par Léon-Paul Fargue, ce quartier de Saint-Sulpice annoté jusqu’à épuisement par Perec assis au Café de la mairie, cette ville que Stendhal qualifiait déjà de «grand fantôme», elle est devenue, pour le lecteur de La ronde de nuit, de Fleurs de ruine et de Quartier perdu, le territoire d’investigation de ce flâneur des deux rives qui m’est un frère et qu’on nomme Modiano (ce nom si musical qui était la marque d’une cigarette italienne dans les années d’avant-guerre, ce nom chanté par Vincent Delerm, seul au piano, quand il entame Le baiser Modiano, chanson mélancolique où il rappelle à sa copine le soir où, avant de boire des mojitos jusqu’à minuit et de s’embrasser, ils l’avaient croisé, lui, l’écrivain qu’ils aimaient lire, près du métro Guy-Môquet, à Montmartre, «de dos en imper gris, devant les grilles du square Carpeaux»).

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