Dossier

Une nouvelle éthique féministe

Les vertus de l’éthique du care contre les dérives de l’individualisme.

L’éthique du care, parfois traduite par éthique du soin, du souci, de la sollicitude, de l’attention, place le lien humain, la préservation de l’environnement et des espèces, la prise en compte des vulnérabilités au cœur du projet politique et social. Elle repose sur ce constat: pour que certains parviennent à réaliser l’idéal occidental de l’individu libre, entrepreneur et volontaire, sur lequel repose l’édifice idéologique et économique néolibéral, il faut que d’autres, dans l’ombre, garantissent l’entretien des conditions matérielles de cette réussite. Par le soin aux enfants, aux malades, aux personnes âgées, le souci de l’alimentation, de la santé et de l’hygiène, l’entretien des lieux de vie et de travail, ils libèrent et autorisent l’efficacité de ceux qui produisent les richesses. Or, cette nouvelle éthique montre qu’un seul de ces versants du fonctionnement social est valorisé, tandis que l’autre, considéré comme subalterne, est faiblement salarié, non déclaré ou non rémunéré et réservé à des tranches de population elles-mêmes considérées comme subalternes: femmes et hommes immigrés de couleur. Son projet est de faire reconnaître et de revaloriser le caractère essentiel des activités de soin pour la préservation et la croissance du monde humain.

L’éthique du care naît en 1982 de la critique féministe, proposée par la psychologue Carol Gilligan, du modèle dominant de l’éthique de la justice. Dans un exemple célèbre de la psychologie du développement moral, le «dilemme de Heinz», Lawrence Kohlberg interroge deux enfants pour savoir si Heinz, homme sans argent, à l’étranger, dont la femme est mourante, devrait voler le médicament qui permettrait de la sauver. Le garçon, Jake, est pour le vol, espérant une clémence ultérieure du juge basée sur les circonstances. La fille, Amy, considère une alternative: Heinz devrait en parler avec sa femme, deviser une façon d’emprunter l’argent ou de s’entendre avec le pharmacien. Cette réponse, au lieu de reposer sur le système de justice établi, interpelle chacune des parties en présence pour participer à la résolution morale, faisant de la relation entre les personnes impliquées l’assise de la décision. Pourtant, sa réponse est jugée moins morale par Kohlberg, qui estime que «le degré le plus élevé de raisonnement moral met en œuvre des principes de justice abstraits et impartiaux», comme le rappellent Sandra Laugier et Patricia Paperman. Résistante, obstinée, willful comme le dirait l’intellectuelle américaine Sarah Ahmed, la voix d’Amy sort du schème universaliste qui place le principe théorique avant les situations particulières; la loi avant les personnes qu’elle est censée protéger. C’est de cette voix que Carol Gilligan tire le modèle d’une éthique du care, dans son ouvrage Une voix différente, qui a fait l’objet d’une nouvelle traduction en 2008. La pensée morale des femmes, guidée à la fois par le besoin des autres, la nécessité d’y répondre et l’interpellation individuelle de la responsabilité, y est présentée comme une pensée morale valide.

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