Entretien

Obom

Tout le monde est une fille

Auteure de bande dessinée et cinéaste d’animation, Diane Obomsawin, alias Obom, est l’une des dessinatrices les plus originales du Québec. Son dernier livre, J’aime les filles, met en scène, avec une candeur volontaire, les «premières fois» de ses amies lesbiennes. Nous avons voulu rencontrer cette artiste discrète.

Dans J’aime les filles, ta dernière bande dessinée, tu recueilles les témoignages de nombreuses femmes qui parlent de la découverte de leur homosexualité et de leur premier émoi amoureux. D’où t’es venue l’idée de ce projet?

Obom — J’avais lu un livre de Michel Tremblay dans lequel il expliquait que, d’un seul coup, il avait eu une révélation: chaque fois qu’il voyait l’image d’un couple qui s’embrassait, sur la page couverture d’un magazine ou au cinéma, il s’identifiait à la femme qui reçoit le baiser. Ça a été un moment très important pour lui. C’est le moment où il s’est dit qu’il était peut-être attiré par les hommes, en fait… C’est une anecdote qui m’a beaucoup touchée et, à la même époque, j’ai commencé à me poser cette question: quand avais-je, moi, pris conscience du fait que je préférais les femmes aux hommes? J’ai donc commencé par raconter ma propre histoire, à partir de la petite enfance et des attirances semi-inconscientes jusqu’à ma première blonde. Ensuite, j’ai posé la question à des amies, en partageant l’histoire de Michel Tremblay. La première fille que j’ai interviewée m’a parlé pendant deux heures. Elle m’a dit ensuite qu’elle avait été déprimée pendant une semaine… Ce qu’elle m’a raconté dépassait la première attirance… Elle est allée loin, loin, loin, et j’aurais pu faire un livre juste avec cette interview.

En même temps, c’est intéressant que le livre raconte plusieurs histoires. La découverte de son homosexualité est une chose que l’on vit seul, mais, en combinant ces témoignages et en unissant ces voix, on leur donne un sens très différent, une plus grande force…

Oui, je trouve ça bien plus intéressant comme résultat que «l’histoire de quelqu’un». Ce n’est pas l’histoire de quelqu’un en particulier qui m’intéresse mais celle de tout le monde. C’est Gertrude Stein, je crois, qui parlait des autobiographies de tout le monde. J’aime beaucoup cette notion de «tout le monde». De toute façon, après cette première rencontre, je me suis dit qu’il fallait vraiment que je fasse attention. Je ne voulais pas épuiser mes amies. Alors je leur demandais de raconter leur histoire en quinze ou vingt minutes. Ça les rassurait beaucoup. L’idée, ce n’était pas de faire une psych­analyse, de se mettre les tripes à l’air et de se fatiguer.

Les gens te racontaient leur histoire de manière chronologique?

Oui, à cause de la question, mes amies avaient naturellement tendance à raconter leur histoire comme ça. Parfois, ça partait de loin. Il y en a une dont l’histoire débutait alors qu’elle avait cinq ans…

Le titre du livre, J’aime les filles, évoque immanquablement la chanson de Jacques Dutronc du même nom. Il y a un subtil glissement de sens qui s’effectue dès lors que tu t’appropries ce titre, qui fait penser à l’une des histoires que tu relates dans ton livre. Une femme explique qu’elle se sentait seule au monde en entendant les paroles d’une chanson de Guy Béart: «Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé.» Ce qui se recoupe, d’une anecdote à l’autre, c’est aussi cette idée de chercher sa place au sein d’une culture où tout s’adresse à d’autres que soi.

Oui. Ça, ça change avec le temps. Mais pas tant que ça.

Est-ce que c’était un peu l’intention derrière ce titre?

L’idée était plutôt de s’approprier ce que les gars font d’habitude. Jacques Dutronc a une image de tombeur, je voulais que les filles puissent se l’approprier aussi. Je ne bois plus, mais à l’époque où je buvais j’aimais dire: «J’aime les femmes et l’alcool.» C’était ma manière à moi de récupérer des phrases un peu clichées, comme ça, qui sont traditionnellement associées à un certain type d’homme… Plusieurs de mes amies sont un peu plus âgées que moi et, au fil de leurs témoignages, je réalisais que, même lorsqu’elles avaient seulement cinq ans de plus, leur réalité était totalement différente de la mienne en ce qui concerne l’acceptation des autres et de soi-même. Quand je suis arrivée à Montréal en 1983, il y avait des filles qui s’embrassaient partout dans les rues. Encore plus qu’aujourd’hui! Même quand tu ne voulais pas être lesbienne, c’était quasiment impossible! Mais cinq ans avant, les filles qui vivaient ça étaient seules. Une de mes amies, Maxime, n’avait aucun repère quand elle est tombée en amour avec une fille. À son époque, c’était criminel. C’est là qu’on se rend compte de l’ampleur du changement qui s’est opéré en si peu de temps…

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 305 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!