Si demain ne ressemble à rien

Les mots, comme les plantes, ont des racines.

Toute personne qui a emprunté une passerelle d’embarquement de l’aéroport de Dorval devrait avoir enregistré mentalement le sigle hsbc, ou au moins une des images, sinon un des messages accrochés sur les murailles des couloirs et sur les murs des salles d’embarquement. Un poisson? Une ville verte en bambou? Les trois matriochkas? Des pieds de bébé chaussés de richelieu ou de derby marron? Non? Personne ne se souvient? J’ai affaire à des lecteurs sans doute: «Votre banque partout dans le monde / The world’s local bank»? Ou encore: «Dans le futur, votre investissement immobilier s’organisera dès la naissance»? Ou mieux: «Rien ne ressemble à demain.» Et la cerise: «Les deux tiers des milliardaires dans le monde sont partis de rien.»

Mes amis voyageurs n’ont rien lu, rien vu, rien enregistré! Ça ne leur dit rien. Ni le sigle, ni les images, ni les messages. Et moi qui n’ai pris l’avion qu’une seule fois depuis que la Hongkong and Shanghai Banking Corporation a acquis «les droits exclusifs d’affichage publicitaire extérieur et intérieur pour toutes les passerelles d’embarquement de passagers déployées (sic) entre le terminal et les aéronefs, d’un bout à l’autre de l’aéroport», moi qui n’allais qu’à Rouyn-Noranda et pas du tout à Dubaï, c’est dans la salle d’embarquement que j’ai découvert la hsbc. Je ne comprenais rien à ses mes­sages ni à ses images, et c’était ce qui m’intéressait. Est-ce que je venais de changer de monde au moment même où j’allais toucher mon ancien monde à moi qu’est l’Abitibi? Je ne voyais pas dans quelle langue ça parlait, hsbc.

C’était comme lorsque le lecteur de nouvelles à Radio-Canada avait lu que «les filles sont plus rébarbatives aux sciences que les garçons» et que j’avais cherché dans quelle langue il était en train de parler. Là, en attente de l’embarquement pour Rouyn-Noranda et pas pour Cythère, je me disais que hsbc devait être un nouvel argot subliminal, un truc en bois forcément (langue de bois / langue d’aboi), et je cherchais à décoder. Je me suis adressée à un jeune homme tout équipé qui se faisait une scoliose sans s’en douter en pitonnant allègrement en face de moi: «Pardon monsieur… — C’est quoi? — Excusez-moi de vous déranger, mais le message sur le mur qui dit que dans le futur, votre investissement immobilier s’organisera dès la naissance, là, sur le mur, voyez? Ça veut dire quoi?» Il a eu un air souffrant en apercevant l’image des pieds de bébé dans les richelieus ou les derbys: «Rien. Ça veut rien dire.» Il a replongé dans son écran personnel. Il a relevé les yeux: «Moi, je me casse pas la tête. Quand je comprends rien, c’est juste que c’est pas pour moi.» Une minute plus tard, il a lu sur son écran: «Hongkong and Shanghai Banking Corporation détient les droits d’affichage de sa marque dans plus de cinquante aéroports, dans vingt-quatre pays, notamment…» Il s’est gratté la tête: «Ça me dit quand même quelque chose, attendez. hsbc, c’est pas la banque qui a dû verser un milliard sept cents millions de dollars us d’amende pour pouvoir continuer à crosser le monde entier?»

En échange de cet échange, je lui ai raconté le mur érigé sur lequel était inscrit: «CECI EST UN MUR.»

L’avion a décollé. L’hôtesse était adorablement bilingue et on a eu des bretzels. Les bretzels s’appellent pretzels aux États, mais chez Mamie Clafoutis, ce sont des bretzels. Nous survolions nos lacs et nos forêts, nos rivières et nos montagnes et notre Bouclier. Si j’apprends une langue à ma naissance, me disais-je, imaginons la langue des requins, est-ce que je deviens un requin? Car, me disais-je, est-il absurde de penser qu’un bébé qui apprend le québécois à sa naissance devient automatiquement un Québécois? Si j’avais appris la langue des requins dès ma naissance, je comprendrais sans doute les messages de la hsbc, ils seraient clairs comme de l’eau de roche, comme le fractionnement du schiste, comme la déforestation et comme le blanchiment et comme les paradis fiscaux? Comme je dormirais mieux, me disais-je en regrettant de n’être pas une requine ayant appris la langue requine dès ma naissance en même temps que toutes les langues subliminales sonores ou visuelles. Car, me disais-je en admirant les sinuosités de nos rivières, comment trouver place dans la réalité si on n’en a pas dans sa mémoire, si ma mémoire ne reconnaît plus sa propre langue? Comment arriver à quelque chose si tout ce qui est déjà arrivé ne s’est jamais enregistré dans une histoire dans la langue, si tout ce qui est arrivé s’est réduit à rien, à rien d’arrivé, jamais, comme l’illustre si bien ce message de la hsbc: «Rien ne ressemble à demain.» Comment trouver place dans la réalité avec une mémoire amputée, remplacée par une greffe de mémoire d’éléphant dans une mémoire d’orignal? Et dans quelle langue?

J’ai posé la question aux étudiants du Cégep. Rien ne ressemble à demain? Ça ne leur disait rien. Ils se sont montrés beaucoup plus intéressés par l’analyse du système de sondage et de référendum perpétuel instauré par la pratique anodine du J’aime / J’aime pas et par la découverte qu’il n’y avait pas une troisième option, ni une quatrième d’ailleurs. On a bien travaillé à comprendre comment il s’agissait là d’un formatage du cerveau qui reconduit tout droit à des pratiques qui ressemblent fort à celles du lynchage, du totalitarisme, de la ruée, de la huée, etc., ces choses du passé.

Au retour, à l’aéroport de Rouyn, c’est la dame qui me suivait qui a écopé de la fouille intégrale. Encore une chercheuse qui voulait comprendre pourquoi elle avait été choisie entre tous les passagers. «C’est l’aléatoire, lui a expliqué l’agent avec bonhomie, l’aléatoire vient de tomber sur vous, on n’y peut rien. — Mais encore? a exigé la dame. — C’est le programme, madame, le bip bipe quand le programme lui dit de biper, c’est ça, l’aléatoire.» Un truc tout joyeux, tout fringant de technologie. L’aléatoire, c’est être choisi par un hasard programmé. Je me suis acheté un billet de loterie avant de rentrer à la maison après avoir retraversé les passerelles «déployées» et après avoir demandé au chauffeur de taxi syrien s’il était médecin, car je cherchais aussi un médecin de famille pour mon ami Galt et pour Alexa. Il était micro­biologiste. Encore une langue à apprendre. Décidément, la réalité, je ne vais pas l’atteindre en une seule vie. Faudra revenir. Oui, mais si je reviens, rien ne ressemblera à demain.

Le lendemain, j’étais toujours là, toujours réfléchissant à ma place dans une réalité future amnésique, quand j’ai entendu ce «Madame!» impératif fendre l’air gris de la rue Van Horne. Il s’agissait bien de moi. Je venais de «marcher sur la lumière rouge». La flique n’avait pas une lueur ensoleillée de bonhomie abitibienne. Elle a enfin émergé de son ordinateur avec ma contravention. J’avais gagné un prix: elle ne m’enlèverait aucun point d’inaptitude. Là, c’est certain que je ne trouvais aucune place dans ma mémoire pour trouver place dans la réalité. Mais mon frère bio est venu à ma rescousse avec un impératif que j’ai reconnu: «Conteste.» Souvent, il a l’air croyant et tout, benêt et tout, résigné, soumis. Et soudain, le passé le ranime, il envoie un texto: «Proteste, conteste, tempeste!»

Le vent se lève. Il m’apporte des nouvelles d’un nouveau rassemblement de vieux activistes genre situationnistes qui se sont procuré des chaises longues et des billets d’avion pour Anticosti. Ils appartiennent au pays par ce que ce pays n’est pas, un pays. Ils veulent toujours un pays, ils ne veulent pas perdre leur désir. Pour ne pas perdre leur désir du pays, il ne faut pas qu’ils l’aient. Il faut qu’ils en ressentent le manque comme sa plus sûre frontière. Ils votent pour le manque qui est le pays qu’ils ont. C’est pourquoi ils réussissent, chaque fois qu’ils sont sur le bord de perdre leur manque, à échouer. Cet échec est leur réussite intime. Ils en jouissent. C’est grâce à cette réussite de l’échec qu’ils jouissent d’être les citoyens d’un pays aussi personnel et original, un pays si extrême qu’il est une addiction à manquer d’en être un. C’est pourquoi c’est une erreur que de condamner le concepteur accusé d’avoir mal manipulé le peuple, car c’est dire que c’est le meilleur manipulateur qui l’a emporté alors que ce qui l’emporte chaque fois, c’est le désir de ne pas perdre son désir. «Nous devrons étudier, déclare un sommiste d’un des sommets des examens de conscience du pq, comment ne pas perdre le contrôle de la stratégie électorale. On va devoir, poursuit le sommiste, inventer une pédagogie pour vendre l’indépendance.»

À la réception de cette vieille nouvelle sur le téléphone intelligent qu’ils se partagent, mes vieux situationnistes se hisseront de leurs chaises longues et entonneront la litanie de mémoire: «Vente du sol, vente du sous-sol, vente de l’air, vente des arbres, vente de l’eau, et chorus, vente de l’indépendance», pleinement conscients du fait que les phénomènes émergents de l’activité de l’azote et du carbone, idée, pensée, conscience, ont tendance à se répéter jusqu’à leur épuisement. Loin d’entamer leur vitalité, cette conscience de la conscience épuisée les stimulera. Je les vois déjà en train de planifier leur retour à Montréal en caboteur sur notre fleuve géant, ménageant des escales dans toutes les librairies où Yves Thériault avait en son temps transporté son roman Agaguk. Je les vois entrer dans Trois-Pistoles et chercher avec Victor-Lévy Beaulieu un exemplaire d’Agaguk dans le Dollarama du coin. Peut-être en fouillant bien? De mon côté, j’aurai appris la disparition subite de notre petit libraire de la rue Bernard, monsieur Roland. Roland Benchimol ne classait pas les livres de voyage par ordre alphabétique, mais par ordre géographique et suivant son propre itinéraire tel qu’il était inscrit dans sa mémoire. Il classait les pays suivant sa mémoire. Ça commençait par le Maroc où il était né. Ça aboutissait à Montréal. Entre le Maroc et Montréal, il y avait la France, la Corse, l’Italie, et il y avait Cuba où il partait parfois avec les livres qu’il n’avait pas eu le temps de lire. Si sa petite-fille Claudia ne m’avait pas expliqué cet ordre de la mémoire de son grand-père, j’aurais remis les rayons en ordre alphabétique pour l’inventaire. Mais non. J’ai fait l’inventaire en suivant l’itinéraire de monsieur Roland.

J’ai planté de la sauge blue enigma, j’ai changé de poste. Ils ont dit: «Quatorze millions d’ordonnances d’antidépresseur pour l’année 2013, au Québec.» J’aurais besoin d’un aidant naturel à domicile pour desceller ma bouteille de Tylénol par le haut. Je dois repenser mon progrès. Quand je prends la parole, elle devient obsolète dans ma bouche si demain ne ressemble à rien.

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