Rétroviseur

La mémoire de Michèle Lalonde

nous sommes à la brunante de l’âme
entre chien et loup de la mémoire et de l’oubli

— Michèle Lalonde, Hiver dans l’âme

De passage à Montréal, je suis entré dans la librairie Henri-Julien à la recherche du Lalonde qui me manquait encore. Le libraire avait échappé son «appareil téléphonique» par terre, lequel menaçait de le rendre fou (on entendait la ligne signaler le défaut de communication). Se levant de sa berçante, il m’a demandé si je pouvais me pencher derrière la chaise derrière les piles de livres derrière le comptoir et le ramasser pour lui, ce qui fut fait. Je lui ai en retour demandé s’il tenait des livres de Michèle Lalonde. «Ça, c’est celle qui a écrit le manifeste?» J’ai balancé un «oué», mais j’avais pour ainsi dire ma réponse, qui me surprenait: ce type a des lettres, ai-je pensé, et l’âge d’avoir été son ami… et il la connaît si peu? Il m’assurait néanmoins que l’autrice était déjà venue lui vendre une partie de sa collection personnelle, «une femme calme, un peu dans la brume». J’ai trouvé son commentaire mal informé, et j’ai vu la fiancée détruite s’interposer entre lui et moi. Elle me regardait, spectrale, un peu pâle il est vrai. Le libraire m’a sorti de mon songe en me demandant si elle avait écrit autre chose que son fameux manifeste (il n’avait que ce mot à la bouche). Je lui ai montré ce que j’avais dans mon sac à dos: presque tout, que je trimbalais pour écrire un texte dans Liberté. Il m’a dit qu’il aimait bien les éditions d’Orphée, et que je ferais mieux de garder mes livres, ils allaient devenir rares. «Oué», j’ai redit, et j’ai demandé combien il vendait ses Relations des Jésuites.

Notre oubli m’étonne. C’est à lui seul que je réponds.

Le formol des anthologies

Défense et illustration de la langue québécoise, suivie de prose et poèmes est une anthologie de textes que Michèle Lalonde a écrits essentiellement durant la décennie soixante-dix. Elle paraît en 1979 chez Seghers Laffont, en France. Jean-Pierre Faye y anime alors une collection, «Change», qui a déjà donné lieu à un collectif intitulé Souverain Québec, en 1977, dans lequel on trouve entre autres des textes des Miron, Lalonde et Gauvreau. L’anthologie de Lalonde témoigne, comme objet et pour ce qu’elle contient, d’une décennie où les écrivaines et les écrivains ont beaucoup débattu au sujet de la langue québécoise et du rapport à entretenir avec la mère patrie. «La Deffence et Illustration de la Langue Québecquoyse» est en fait le titre d’un article de Lalonde paru en avril 1973 dans un numéro sur «L’épanouissement du français au Québec» de la revue Maintenant. Seulement, vous l’aurez remarqué, l’éditeur français aura choisi d’en revoir l’orthographe sur la couverture, l’estimant peut-être trop près de celle de Joachim du Bellay (La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse, 1549), c’est-à-dire trop québécoise. Étrange décision pour un livre qui parle précisément de langue et d’impérialisme, mais passons.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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