Critique – Cinéma

Une vie en temps de guerre…

«Quel est votre plus beau souvenir?» Quatre ans avant son décès, le 7 janvier 2019, l’artiste et cinéaste libanaise Jocelyne Saab confiait à la chercheuse Mathilde Rouxel que son souvenir le plus fort datait du siège de Beyrouth par Israël à l’été 1982: «j’ai décidé de rester à Beyrouth-Ouest, et de résister par l’art, par l’image, alors que j’y ai vécu des moments très violents, ce qui m’a donné une force et un courage que je ne peux oublier» (Les clés du Moyen-Orient). Au premier abord, on pourrait s’étonner d’une telle affirmation, où le contexte de la violence vient se mêler à l’évocation d’un «beau souvenir». Mais il suffit de s’y attarder quelques instants pour constater que le souvenir décrit par Saab est un geste qu’elle n’a cessé toute sa vie d’animer. Celui-ci ne se résume pas à faire des images de la guerre, ni même à résister, mais consiste à assumer d’ouvrir «des lignes de fuite poétiques» (j’emprunte cette belle expression à Mathilde Rouxel), la possibilité d’une vie en temps de guerre. Lorsque Saab affirme plus loin que «faire des images était devenu comme aller chercher de l’eau pour pouvoir survivre», on comprend alors qu’au cœur de ses films, à tout le moins ceux réalisés dans les conditions périlleuses de la guerre, se trouve un geste d’espoir. Un espoir sans optimisme et sans objet, s’exprimant par un corps à corps à jamais fragile et risqué avec le présent.

Avant de se tourner vers le cinéma, Jocelyne Saab a été journaliste à la radio libanaise et au magazine Al-Safa, alors dirigé par la poète Etel Adnan. Elle a par la suite travaillé comme reporter de guerre à la télévision française, pour qui elle a réalisé de nombreux reportages, notamment sur la résistance palestinienne au Liban et en Syrie, celle des Kurdes en Irak, la guerre d’octobre en Égypte, en Israël et en Syrie. Le passage du journalisme vers le cinéma ne tenait pas du hasard: il est survenu à la suite d’une censure par Antenne 2 d’un court documentaire tourné en 1973 sur la réalité des femmes palestiniennes, souvent oubliées dans le conflit israélo-palestinien. Sur fond d’exil forcé, dans les camps, Saab donne la parole aux femmes et met en relief leur apport à la lutte palestinienne, en tant que militantes, réfugiées, mères, combattantes, étudiantes, etc. Elle brosse ainsi un portrait sensible où la vie des femmes devient inséparable de la vie politique, renversant du coup les préjugés les tenant à l’écart. Les femmes palestiniennes annonce un champ d’intensités qui traversera toute l’œuvre de Saab, et il n’est pas étonnant que ce soit à partir de ce moment-là qu’elle ait pris ses distances avec la télévision, cherchant à affirmer son regard et sa voix avec une plus grande liberté.

La rétrospective partielle présentée à la Cinémathèque québécoise en mai 2022 débutait avec ce film jusque-là inédit, conservé dans les Archives françaises du film, comme d’ailleurs une grande partie de son œuvre. Si Saab est connue à travers le monde, l’accès à ses films (plus d’une quarantaine) demeurait restreint jusqu’à tout récemment. Les rendre accessibles dans leur version originale, telle est la mission de l’Association Jocelyne Saab. À ce jour, douze documentaires réalisés entre 1974 et 1982, durant la guerre du Liban, ont été restaurés de façon indépendante grâce à un travail de collaboration entre professionnels du Liban et d’ailleurs, formés pour l’occasion à la restauration de films. En première mondiale à la Cinémathèque québécoise, le programme Jocelyne Saab: une ville suspendue, proposé par Mathilde Rouxel et Nour Ouayda, les regroupait en cinq thématiques: l’escalade, la guerre des deux ans, recoller les morceaux, résister à l’invasion, et la reconstruction. Plus qu’un programme nous invitant à explorer la filmographie de Saab, le projet de restauration dont il découle en pose la nécessité. Son œuvre représente en effet un héritage sans précédent pour l’histoire, celle du Liban en particulier; sa terre natale, ce pays qu’elle a vu et revu sombrer dans la déchéance sans pour autant arrêter de créer, ce qui était rare durant la guerre. En préface du livre photographique Zones de guerre, paru en 2018, Etel Adnan ne manque pas de rappeler qu’«aucun document sur cette guerre n’a jamais égalé l’importance du travail cinématographique que Jocelyne a présenté dans les trois films qu’elle a consacrés au Liban». Si un film, en tant que «cristal de mémoire historique», ne peut être vu, c’est un fond imaginaire commun qui est menacé de disparaître. Que nous révèle à présent cette mémoire ravivée?

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