Critique – Cinéma

Performances

Sur un fond noir, un nuage de bulles de savon. Le visage d’une jeune femme se dessine à l’écran. Elle nous fixe. Se déhanchant en lingerie parmi les électroménagers d’une cuisine baignée d’une lueur bleutée, elle porte dans ses bras un panier de linge sale. Les lumières s’éteignent. Lorsqu’elles se rallument, la jeune femme est entourée d’hommes à moitié nus dansant voluptueusement. Les bulles de savon rappliquent, alors que la pulsation de la musique gagne en intensité. Entre les corps offerts, la jeune femme passe l’aspirateur de manière ostentatoire. Se détournant de ses tâches ménagères, elle commence à caresser l’un des hommes, l’agrippe par la gorge. Puis elle revient à la réalité. Vêtue de noir comme on le serait pour des funérailles, elle assiste à une lecture de poésie dans un club enfumé. Nous sommes, visiblement, dans les années 1950. Sur scène, un homme récite un texte aux accents nostalgiques: «Je vais attendre patiemment que quelqu’un m’emballe dans une boîte pour m’envoyer dans le passé, ils font les choses différemment là-bas.»

Le cinéma de l’artiste pluridisciplinaire américaine Amanda Kramer, musicienne prolifique notamment cofondatrice de la maison de production californienne culte Not Not Fun, a d’abord été porté par une rumeur favorable dans les festivals internationaux. Ces échos épars, ces images glanées ici et là formaient déjà un portrait général et sans doute idéalisé de l’œuvre en question. Kitsch et queer, vaguement anachronique, référentiel sans pour autant partir d’une posture réactionnaire, le travail de Kramer paraissait cristalliser un certain sens de la subversion au diapason de son époque tout en creusant son propre sillon en marge des courants dominants du cinéma contemporain. La cinéaste donnait aussi l’impression d’une vitalité remarquable, placée sous le signe d’une productivité impressionnante: quatre courts métrages et deux longs depuis 2016, auxquels venaient cette année s’ajouter deux nouveaux films supposément plus aboutis que les précédents. Le moins que l’on puisse dire, c’est donc que les attentes étaient hautes pour Please Baby Please et Give Me Pity! – présentés en programme double lors de la plus récente édition du festival Fantasia.

Avec ses éclairages aux teintes néon et ses visions fiévreuses empruntées aux fantasmes fétichistes d’un Kenneth Anger, Please Baby Please place d’ores et déjà Kramer dans la foulée d’Anna Biller – dont le remarquable The Love Witch (2016) reprenait les conventions visuelles du cinéma de genre italien des années 1970 pour remettre en question la place occupée par les femmes au sein de cet imaginaire. Sorte de West Side Story peuplé de corps musclés et moustachus dignes de Tom of Finland, Please Baby Please canalise et accentue pour sa part l’esthétique d’un certain cinéma de la rébellion des années 1950. Blousons de cuir ajustés et dégaines indociles évoquent ici Marlon Brando dans The Wild One (1953), de László Benedek, ou encore James Dean dans Rebel Without a Cause (1955), de Nicholas Ray.

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