Critique – Scènes

Retours et détours

Nous étions une dizaine autour de la table, ce soir-là, camarades, collègues, ami·es. Dans l’élan poétique du mois de juin à Montréal, les riches échanges entre Stéphane Martelly et Felwine Sarr, dont la venue au Festival TransAmériques nous réunissait justement, venaient de nous donner beaucoup à bâtir. Nous étions une dizaine autour de la table, ce soir-là, avec lui, l’économiste, le philosophe, l’écrivain, le dramaturge, le musicien aussi, avec lui, à boire et à manger, mais surtout à rire, à proposer et à envisager. Il était assis à ma droite et n’intervenait pas beaucoup. «Enchanté. Oui, je me souviens de cet entretien pour la revue Liberté, j’avais beaucoup aimé. […] Ah, non, quelques jours, je repars demain, c’est très court, c’est trop court.» Quelques mots sur ses déplacements, de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, au Sénégal, à l’Université Duke en Caroline du Nord. «Mais c’est toute une histoire, vraiment…» Quelques mots, aussi, sur les urgences et sur leurs formes, analysées depuis l’économie, depuis la culture, depuis le politique, et quelques mots sur les luttes en cours et les projets à venir. «C’est là, à mon avis, que nous avons une prise.» Puis, nous revenions, par moments, aux questions que Stéphane Martelly lui avait posées, à ce qu’il lui avait lui-même demandé et à ce qui s’était construit dans cet aller-retour: élargir la géographie des savoirs, c’était le titre donné à leur entretien, se frayer un chemin entre les disciplines, contre elles et à travers elles, pour créer avec les outils qui permettent et sans ceux qui empêchent. Sarr était à Montréal précisément pour cette discussion, et parce qu’elle introduisait la pièce-performance Traces: discours aux nations africaines, dont il avait signé le texte et qui serait présentée trois fois à partir du lendemain. Il n’assisterait cependant pas aux représentations, il repartirait avant: «je repars demain, c’est très court, c’est trop court». Mais de toute façon ce n’était pas lui qui allait faire résonner Traces, lui donner une voix, un regard, un souffle, ce n’était pas lui qui déballerait le cadeau pour le partager.

Étienne Minoungou était assis, lui, en face de moi, à l’autre extrémité de la table, et nous n’avions que très peu échangé quand Rodney Saint-Éloi lui a demandé: «Tu le sais, Étienne, que Philippe est ton compatriote?» Il était engagé dans une autre conversation mais s’est tout de suite retourné: «d’où au pays?», je lui dis que la famille est à Bobo-Dioulasso; «et de quel village?», de Pagou. Il y a dans ses yeux quelque chose qui brille, à cet instant précis, dans ses yeux mais aussi dans sa voix, comme un début, comme toutes les possibilités. Dans la région, me raconte-t-il, nous raconte-t-il, la proximité entre les familles est un levier que les femmes mobilisent collectivement pour refuser et pour exiger. «Je te donne un exemple. Je suis marié à une femme. Mon frère se marie à une femme de la même famille élargie ou du même village. Mon cousin aussi. Le jour où je fais une bêtise, le jour où je déconne et que la femme que j’ai mariée décide de partir, les autres femmes partent aussi, avec elle, c’est comme ça. Et si je veux réparer les pots cassés, mon frère et mon cousin devront le faire avec moi. Il y a une résistance collective, et elle force en retour, nécessairement, une responsabilité commune quant aux rapports de domination, quant aux conflits, quant aux dialogues, quant aux transformations.» Il ne le dit pas, mais nous l’entendons: raconter comme il le fait, transporter et partager par la narration, c’est puiser dans les possibilités déjà là, c’est offrir pour envisager ensemble ce qui pourrait être. Et ce serait lui, Minoungou, comédien, metteur en scène, fondateur du théâtre Les Récréâtrales, à Ouagadougou, lui qui déballerait le cadeau de Sarr pour le partager dès le lendemain.

La salle de la Maison Théâtre était pleine. Il nous regardait depuis un moment, avec dans ses yeux quelque chose qui brillait, comme s’il fallait offrir la présence avant la parole. En entretien avec le FTA, Minoungou explique que le texte de Traces ne s’est pas révélé à lui tout de suite: «J’étais devant un mystère que je n’arrivais pas à percer, qui résistait à ma façon de travailler. Alors un jour, tout en sachant que je n’avais pas accès aux mystères au cœur de [l’écriture de Felwine Sarr], j’en ai fait une lecture publique sous un manguier, dans une cour familiale. Or quand je me suis tu, j’ai senti un grand frémissement dans l’assemblée: le mystère agissait même si je ne le comprenais pas.» Traces allait commencer, mais le mystère agissait déjà dans la sobriété de la mise en scène: Minoungou souriait. Il a souri de longues minutes. La narration est une relation contextuelle entre la personne qui conte, l’auditoire, le lieu, l’espace et ses énergies, et Minoungou laissait arriver ce qui précède la performance, la détermine, lui survit. De longues minutes, pour ensuite habiter le texte, se confondre avec lui dès le prologue: «Il me fallait rebrousser chemin, rentrer chez moi et retrousser les manches.» Traces met en place le discours d’un homme qui revient en Afrique après l’avoir quittée dans l’espoir de mieux, qui revient après avoir compris «qu’aucune dignité ne se conquérait dans l’arrière-cour des autres» et qui revient pour ne plus fuir et plutôt construire sur cette terre «rocailleuse par endroits, mais fertile par d’autres». Et Minoungou le dit lui-même: «Cet homme, c’est un peu moi. […] Je connais ce parcours et le chemin du retour.»

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