Critique – Littérature

Lire la mort

La mort, voilà un sujet auquel je m’intéresse depuis plus de douze ans, mais trop souvent avec la rigidité des sciences sociales. En tant qu’anthropologue spécialiste de la pandémie, du vieillissement et de la fin de vie, j’étais excité de tomber sur une perspective littéraire sur la mort, différente, écrite au «je», pour faire changement des sources ternes. J’ai donc tenté l’aventure, en achetant Ce qui meurt en nous, un essai «fondateur», un «manifeste», tente-t-on de me convaincre en quatrième de couverture. Bélisle prend garde de nous informer, au début de l’ouvrage, qu’il n’est pas spécialiste de la pandémie, du vieillissement ou de la mort, et qu’il écrit à partir d’une «sensibilité» héritée de sa mère. Exactement ce que je cherchais! Or, après quelques pages, je me suis rendu compte que j’avais entre les mains une réflexion qui s’avançait sur le terrain socio­logique. En trois chapitres, Bélisle propose de s’attacher aux «conséquences concrètes et ontologiques de la dématérialisation des rapports humains», à «l’inefficacité du système bureaucratique» et au déni social de la mort dans la modernité. Dans un quatrième chapitre, «Un peu de lumière», l’auteur vient clore le tout en évoquant Hergé et ses propres livres. Il est vrai que l’ouvrage «ne propose pas de cadre conceptuel, de grande thèse»; Bélisle nous explique souvent pourquoi il a voulu écrire, en ayant soin de spécifier qu’il ne prend pas la plume «pour changer le monde, mais pour le comprendre» et pour livrer «un témoignage». Toutefois, cela n’empêche pas l’auteur de présenter des concepts, de s’appuyer sur des thèses macrosociales et d’effectuer un véritable tour d’horizon de la pandémie. Impossible de mettre en veille la vérification des faits, geste automatique que nous, scientifiques, avons du mal à mettre au repos, même quand la lecture est censée proposer d’autres avenues, plus sinueuses, pour la réflexion sur le social. Plusieurs affirmations dans la proposition de Bélisle me semblent «boucler» trop rapidement des problèmes sociaux et historiques complexes.

D’emblée, l’auteur affirme que le Québec n’aurait «rien à dire sur la mort». J’avoue que j’ai sursauté en lisant cette affirmation, alors que je revenais tout juste d’un colloque sur le deuil en temps de pandémie. Le champ des études sur la fin de vie, le deuil et la mort est très vivant dans la province: en témoigne la longévité de la revue Frontières. Parmi les auteurs cités par Bélisle, on trouve Milan Kundera, Paul Ricœur et Vladimir Jankélévitch, mais pas Luce Des Aulniers, la fondatrice québécoise des études sur la mort, par ailleurs très versée dans les pratiques artistiques autour de la ritualisation funéraire. Cette absence est plutôt surprenante dans un livre qui propose de s’intéresser aux rapports du Québec avec les discours portant sur l’infini sujet. Puis, contre toute attente, le texte glisse vers le quotidien pandémique. On se détourne soudainement de la mort comme phénomène social contemporain pour sauter d’un sous-thème à l’autre: vaccination, école à distance, technologie, le REM, la CAQ, les rapports de l’auteur avec ses connaissances «complotistes» et ses étudiant·es sur Teams. Qui voudra replonger de manière évanescente dans les symboles forts de cette période les trouvera sans difficulté dans l’ouvrage. En s’engageant sur cette voie, Bélisle devient alors commentateur politique. Il critique plusieurs fois les «complotistes», en adoptant la position centriste maintes fois entendue au cours des dernières années: «les gouvernements faisaient généralement de leur mieux, en fonction des meilleurs avis disponibles». Certain·es les critiquaient trop, apparemment. Pourquoi s’en prendre ainsi aux détracteur·trices de la gestion caquiste de la pandémie? Sans entrer dans les détails, notons que l’Institut national de santé publique avait depuis 2006 un plan de gestion épidémique basé sur le SARS-CoV-1, incluant des recommandations sur le port du masque N95. Les «avis» qui ont été donnés au gouvernement caquiste étaient commandés par ce dernier, sans aucune transparence. Les scientifiques indépendant·es et les sommités mondiales comme Joanne Liu, qui critiquaient la manière de faire et proposaient des solutions différentes, ont été écarté·es et ridiculisé·es. La transmission par aérosols, maintenant établie comme un consensus scientifique, est encore niée par le gouvernement. Bref, le gouvernement a géré la pandémie de manière autoritaire (décrets, couvre-feux) et, surtout, inefficace au plan épidémiologique: il y a là amplement matière à critique. Ce n’est pas tout. Un peu plus loin, l’auteur affirme à la volée que «personne n’avait songé à imposer» des mesures sanitaires comme celles que nous avons connues avec la covid-19 lors de précédentes pandémies (grippe espagnole, grippe de Hong Kong et grippe asiatique). Or, cette affirmation est invalidée par des faits historiques. Plusieurs villes ont imposé le masque en 1918, notamment San Francisco. Dans certaines villes de Californie, les récalcitrants risquaient la prison. La même année, le masque était rendu obligatoire à Calgary hors du domicile. Les écoles ont été momentanément fermées en Irlande pendant l’épidémie de grippe de Hong Kong, en 1968. La quarantaine était l’outil de choix en Europe pour contenir la peste noire. Pourquoi autant d’angles morts?

La suite est plus troublante encore. Bélisle affirme qu’avec les mesures sanitaires, on a voulu imposer «une société du risque zéro», et il s’étend plus loin sur «la peur de la maladie et de la contagion», qui semble révéler un déni de la mort généralisé «chez nous». Le contrôle de la mort est une illusion, nous dit-il. Pour «redevenir pleinement humains», affirme Bélisle, il faut en quelque sorte accepter l’inévitable. Certes. «Mais tête baissée?» a-t-on envie de répliquer. Que faire de ces morts évitables, de ces morts «politiques», de la précarisation de la vie, de ces «meurtres sociaux», produits en quelque sorte par le manque de soins et d’infrastructures sociosanitaires? On sait très bien que les décès de personnes vieillissantes auraient pu être grandement réduits – sans être totalement évités, ne soyons pas dupes – par l’adoption de méthodes efficaces de mitigation du SARS-CoV-2, une maladie respiratoire aéroportée: ventilation et purificateurs HEPA, port du masque, meilleurs ratios de personnel soignant par rapport aux personnes hébergées, vaccination à domicile, gestion des éclosions dans les écoles, tests PCR facilement accessibles, traçage efficace, etc. Bélisle règle donc d’un coup de baguette magique la vaste question de la gestion pandémique en contexte d’austérité en la mettant sur le dos d’une peur de la mort imputée aux Québécois·es. Que dire alors de ce gouvernement caquiste qui n’a rien fait lors de la dernière commémoration officielle des morts de la covid-19, le 11 mars dernier? Ou de François Legault qui a répondu ainsi à un journaliste lui demandant comment «vivre avec le virus»: «Nous devons accepter peut-être plus de morts»?

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