Critique – Littérature

Tout ce qui brille…

Un soir de la semaine dernière, un peu avant 19 heures, il y a eu une panne d’électricité dans notre rue. Ça nous a bien amusé·es. Nous avons soupé froid aux chandelles, l’appartement nous restait familier, et nous avons même un peu lu à la lumière de nos téléphones. Derrière la maison, la tour du Stade olympique n’avait pas cessé sa ronde des couleurs, du rose au mauve au bleu. La soirée n’a revêtu un tour étrange que lorsque nous avons regardé par la fenêtre de devant. La rue était noire. Le faisceau de la lampe de poche d’un passant dansait sur l’asphalte. Les lampadaires éteints, notre rue n’en était plus une. Étions-nous encore en ville? L’éclairage public est un phénomène auquel nous ne pensons que quand il défaille. C’est à ce phénomène, mais aussi, plus largement, à celui des animations urbaines qui jouent sur la lumière que l’historienne de l’art et commissaire Josianne Poirier nous invite à réfléchir dans son essai Montréal fantasmagorique.

Il est possible de discuter de l’éclairage public sous l’angle du bien commun: comment améliorer la sécurité des rues et le bien-être des passant·es par l’éclairage? se demande-t-on par exemple. On en conteste certains aspects: la pollution lumineuse, les effets sur la faune nocturne et l’organisme humain (sur ces questions, Poirier explique bien l’amélioration ambiguë que représentent les diodes électroluminescentes). On débat peu, par contre, des animations lumineuses urbaines et des projections spectaculaires, comme si toutes ces fééries, tout ce «réenchantement» qu’elles dispensent en interdisaient la critique. Pourtant, ces illuminations, ne serait-ce que parce qu’elles sont décidées et financées directement ou indirectement par les pouvoirs publics, devraient aussi nous alerter sur leurs enjeux politiques. Ou encore, parce que c’est la ville qui s’illumine elle-même, on pourrait au moins se demander ce qu’elle cherche à dire à son sujet, quelles représentations elle veut transmettre.

L’essai de Poirier s’articule autour de l’analyse approfondie de trois exemples: l’illumination du pont Jacques-Cartier (Connexions vivantes, 2017), les capsules vidéo historiques projetées sur les murs du Vieux-Montréal (Cité Mémoire, 2017) et les éclairages permanents ou ponctuels du Quartier des spectacles (la signature visuelle sous forme de points rouges créée à partir de 2005, le concours annuel Lumino­thérapie, né en 2010, etc.). Ces «fantasmagories» (nous reviendrons sur ce terme) sont les tardives incarnations d’une stratégie politique amorcée par Jean Drapeau, qui mise sur la culture pour assurer le développement économique de la ville, valoriser son image et lui donner une place dans le concert des grandes métropoles. Alors que Drapeau lançait la construction d’imposantes infrastructures (celle de la Place des Arts ou bien celles destinées à l’accueil d’Expo 67 et des Jeux olympiques) et gravait dans le bâti le prestige de la ville, les politiques culturelles des années 2000 et 2010, reposant sur un discours qui mêle culture et innovation, art et «créativité» – de préférence numérique, c’est à la mode –, entérinent pour de bon la marchandisation de la culture et la confusion entre pouvoirs publics et entreprise privée. Le texte Montréal, métropole culturelle, publié par la Ville en 2005, le dit bien: il faut «faire rayonner la marque Montréal».

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