Critique – Littérature

Anne Archet s’en querisse

Je peine à définir l’émotion qui accompagne mes lectures d’Anne Archet – et j’ignore en quoi définir mon émotion serait pertinent. Il reste que, de livre en livre, de récit en récit – elle en commet quelques-uns en parallèle sur les internets –, de statut Facebook en statut Facebook, son œuvre approfondit une pensée de l’insouciance et un radicalisme constant; elle maintient ces antinomies dans un équilibre si délicat que je me demande bien comment ça fait pour tenir ensemble. Comme écrivaine, elle occupe une place au Québec que personne d’autre n’occuperait et, disons-le, qui n’existerait pas sans elle. Elle publie davantage sur le web que dans des livres. Elle invite à ce qu’on vole ses opus en librairie. Elle entremêle le récit érotique au pamphlet politique.

Le vide est un recueil d’aphorismes, ces réflexions courtes et denses capables de porter un regard sur le monde, une pensée qui se relance aussi, grâce à leur structure fragmentaire. Pensons à Emil Cioran, sauf que, lorsque nous rions à la lecture de Cioran, c’est à son corps défendant: chez Anne Archet, le niais calembour («À force de coucher avec des deux de pique, je suis devenue lasse de cœur») cohabite avec la vanne engagée («ce serait vraiment bien si la majorité silencieuse fermait sa grande gueule quelques minutes») et l’autodérision («Si le crime ne paie pas, écrire des aphorismes est sûrement un crime»). Comme chez Cioran, il y a ici du nihilisme, mais un nihilisme amusé, malgré tout gonflé d’un idéal; ce n’est pas le suicide qui hante le nihilisme d’Anne Archet, mais la jouissance, une jouissance sans entraves, pétrie dans un désir de tous rendu enfin audible, et non pas assourdi par le pouvoir qui décide de ce qui est licite ou illicite. Il n’y a pas de moralisme – à peine a-t-elle de la morale – dans ses écrits, il y a une ironie qui se querisse des catégories, des attentes, qui est revenue de tout et qui n’aspire plus qu’à venir davantage (excusez-la). Souvent sans trop de grâce – mais qui croit encore à la grâce? –, elle jouira du quolibet contre ses adversaires et leur cohérence molle, du racisme-antiraciste-raciste de Mathieu Bock-Côté à «l’anarchisme» de Normand Baillargeon, de la gauche («beaucoup de causes, peu d’effet», résume-t-elle) à la droite, du jeune poète au vieux critique. Cette largesse paraît cohérente: devant le néant, inutile de prendre parti.

Dans la prise de parole de l’écrivaine, en vérité, depuis Amants jusqu’à Perdre haleine, en passant par sa Vie de licorne (sur le web), on rencontre cette étonnante union du radicalisme et de la nonchalance, comme si elle n’en avait rien à faire de ce que nous pensions, qu’elle n’allait pas du tout essayer de nous faire changer d’idée, de position, de conviction, mais qu’elle allait nous rappeler l’évidence de notre aliénation – politique, économique et sexuelle. Cela a sans doute à voir avec son anarchisme individualiste. L’anarchisme, rappelait David Graeber dans Pour une anthropologie anarchiste, insiste sur la domination en place dans nos sociétés au verni libéral et, utilement, souligne que cette domination n’est pas seulement idéologique: «la menace de l’homme armé d’un bâton [c.-à-d. le monopole de violence d’État] est omniprésente dans notre monde. […] Les anarchistes ont toujours pris plaisir à nous rappeler sa présence». Or, et c’est encore Graeber qui le mentionne, l’anarchisme se distingue aussi des autres mouvements de pensée – par exemple, le marxisme – par le fait qu’il s’oppose à toute idée «d’avant-garde intellectuelle»: les artistes et autres penseurs anarchistes ne sont pas destinés à éclairer la masse, au mieux peuvent-ils secouer des idées, en tout cas d’aucune façon commettre de somme capable d’éclairer le peuple. Il y a là une éthique que je rencontre à la lecture d’Archet: s’en querisser consiste à marteler certains grands principes et à les gonfler de sarcasme. L’opposition à la démocratie représentative («À moins d’être ventriloque, ne donnez pas votre voix à un pantin»), à la police, au salariat, à la société carcérale, un peu aussi au «champ littéraire» appelle moins, dans ses aphorismes, des actions concertées qu’une sorte de colère générale.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!