Critique – Littérature

Politiser les absences

Féministe, je fréquente quotidiennement des œuvres littéraires, cinématographiques et théâtrales où la sexualité est représentée selon deux grands paradigmes: d’une part, celui de l’agression et de la violence; d’autre part, celui de la revendication à désirer plus librement. Je cherche souvent ce qui peut exister entre ces deux pôles. Lors de la représentation de la pièce Coco, de Nathalie Doummar, j’ai ainsi été saisie quand le personnage principal admet sereinement son refus de la sexualité: «J’aime pas ça le sexe, Maggie. Je veux pas de sexe. Je veux pas qu’on me touche… Je veux pas qu’on me prenne…» Quand j’ai lu Décroissance sexuelle, de Julie Delporte, dans lequel la narratrice exprime le souhait de sortir d’une hétérosexualité dévastatrice, j’ai ressenti une forme d’apaisement: «je ne fais plus l’amour, mais je marche en forêt […] nous cherchons un pouvoir autre que celui de séduire / bienvenue dans le cercle des traumatisées / nous sommes les nonnes contemporaines les nouvelles punks […] mes désirs ne sont plus les vôtres / à qui profitait notre libération?» Des voix affirmant explicitement vivre leur vie sans sexualité, au moins pour un temps, voilà qui n’est à peu près jamais représenté: comme dans toute chose, on ne dit pas ce qui n’a pas lieu.

Bien qu’ils soient encore très rares, ces discours d’affirmation sur le désinvestissement de la vie sexuelle se multiplient depuis quelques années. En plus des mouvements de lutte asexuels, qui fleurissent sur le web, on peut faire l’hypothèse qu’il y a là l’effet croisé de la pandémie de covid-19 et du mouvement #MoiAussi: de la pandémie, parce que les confinements répétés ont conduit certaines personnes, en l’absence prolongée de contacts physiques, à trouver de nouvelles manières d’être en connexion avec leur corps, ou tout simplement à prendre conscience que ça ne leur manquait pas autant que prévu; de #MoiAussi, parce que la société s’est vu rappeler que la sexualité dominante, c’est-à-dire hétéro, blanche, monogame et réservée aux personnes jeunes et valides, est un lieu d’inégalités et de souffrances systémiques.

Politiser l’absence et sortir d’un regard surplombant, forcément dévalorisant, sur l’asexualité et la désertion sexuelle, c’est le cœur d’Ace: What Asexuality Reveals About Desire, Society, and the Meaning of Sex, d’Angela Chen, et de Désirer à tout prix, de Tal Madesta. Chen et Madesta ont pour point de départ un constat commun: contre les vieux discours judéo-chrétiens réprimant toute activité sexuelle autre que procréative s’est constituée une nouvelle doxa présentant l’exercice de la sexualité comme voie royale d’accès au bonheur et à l’épanouissement personnel. Pour toute une tradition féministe, par exemple, la sexualité est synonyme d’émancipation: son exercice est considéré comme nécessaire pour conquérir autonomie et agentivité. Prolongeant les travaux d’Adrienne Rich sur la contrainte à l’hétérosexualité, Ace et Désirer à tout prix cherchent plutôt à faire «le récit de ces intimités, de ces désirs et de ces plaisirs sans sexe obligatoire» et à contester la contrainte à la sexualité. De la même manière que la contrainte à l’hétérosexualité masquait selon Rich la possibilité des liens lesbiens, la contrainte à la sexualité empêche de réfléchir à d’autres sources de plaisir et d’érotisme, et déclasse tout ce qui ne relève pas du couple et du sexuel. Il s’agit pour Chen et Madesta de montrer que «toute contrainte est l’opposé de la liberté». La sexualité est-elle véritablement synonyme d’émancipation? Qu’est-ce qu’un couple sans sexe? Qu’est-ce qu’une vie sans couple? Quel est le prix du désir? Comment distinguer les sentiments romantiques de l’attachement strictement amical? Comment réfléchir plus largement à nos relations aux autres?

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