Critique – Littérature

«Écrire contre» avec Céline

Chaque fois que des allégations de harcèlement touchent un·e artiste, mon réseau entre en convulsions: soit qu’il faut absolument déboulonner Claude Jutra de l’espace public, soit qu’on ne peut en aucun cas toucher au passé. Or, retirer les références à Jutra de la vie sociale n’équivaut pas à en effacer l’œuvre. Évidemment, le chemin vers elle s’estompe, mais il existe toujours.

La publication du livre Guerre, tiré de brouillons retrouvés de Louis-Ferdinand Céline, réactive de semblables querelles. Il n’y a pas de doute que Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, ait eu un comportement de salaud: il a écrit des pamphlets antisémites que certains des plus grands collabos ont eux-mêmes jugés excessifs; il s’est volontairement inscrit dans un réseau de collaboration et est intervenu auprès de l’occupant nazi pour tenter de négocier des avantages pour ses proches et pour lui-même. Pour sauvegarder une part de son œuvre, ses défenseurs relèguent ses pamphlets du côté des «idées» et maintiennent ses romans du côté du «style», c’est-à-dire du travail de la forme, qui serait le propre de la littérature. Ce que je veux faire consiste à prendre cette démarche à rebours en m’attachant précisément à la «matière délicate» du roman Guerre de Céline, pour montrer comment son traitement est actuel en regard des luttes progressistes et de quelle manière il pourrait précisément servir ceux et celles qui, tout en contestant l’ordre établi, sont les plus enclin·es à mettre Céline à l’index.

Diverses versions de l’histoire entourant le destin des brouillons ayant mené à la publication de Guerre persistent, mais disons qu’il est de plus en plus difficile de croire celle de Céline, qui a toujours prétendu s’être fait voler ses manuscrits à la Libération. Quoi qu’il en soit, ceux-ci fixent un état du texte tout à fait appréciable, avec un récit cohérent et une qualité d’écriture presque comparable à celle de Voyage au bout de la nuit. L’histoire en elle-même commence in medias res«J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante» – et raconte la convalescence d’un soldat nommé Ferdinand (parfois Loulou, mais pas Bardamu) qui a «attrapé la guerre dans [s]a tête». Dès le départ, deux menaces pèsent sur lui: celle de la guerre et celle de sa hiérarchie militaire (la «guerre dans la guerre»). Le roman tout entier tient entre le réveil de Ferdinand, après sa blessure, et son départ de l’hôpital de campagne, où il est à la fois soigné, traqué et témoin de cette «saloperie d’aventure». Certains épisodes rappellent Voyage au bout de la nuit et en éclairent des passages brossés rapidement, sans les dédoubler. L’ensemble m’a paru convaincant; j’ai eu du plaisir en le lisant.

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