Naissance

Naître maintenant

Donner naissance dans un monde qui se dirige vers l’abîme, et trouver des morceaux d’espoir.

Je regarde mon enfant manger des bleuets, c’est l’été, il fait chaud. Cette chaleur estivale est toutefois déjà meurtrière dans certaines parties du monde. L’amour que je ressens pour mon bébé se double d’une anxiété envahissante, constante, natale, climatique, liée aux temps effrayants que nous vivons, dans lesquels j’ai jeté un nouvel être humain. Comment penser la naissance durant l’urgence climatique?

J’ai vécu, je vis, une maternité pandémique. J’ai traversé ma grossesse dans un état continu de peur du virus, comme tout le monde. Mon expérience ne se démarque pas sur ce point. Toutefois, ma grossesse et mon début de parentalité en 2020 ont été marqués par une anxiété particulière. J’avais la peur au ventre en même temps que le bébé. Une peur de rendre mon enfant orphelin·e, d’y laisser ma peau, soit dans l’accouchement, soit à cause du virus. J’ai laissé la joie de ma grossesse à la pandémie. À la naissance de mon bébé, c’était la peur de la contamination, d’être incapable de prendre soin de cette nouvelle petite personne, l’anxiété constante de ne pas savoir protéger un être radicalement dépendant de moi. Je ne suis pas encore capable de me déprendre de ces modalités affectives qui ont marqué cette nouvelle étape de ma vie. Elles s’incrustent dans mes expériences quotidiennes, banales, et m’affectent; parfois, je crains qu’elles deviennent des blessures existentielles. Toute une dimension sociale de la naissance du bébé a aussi disparu avec les confinements successifs. Les grands-parents, les ami·es, les proches, personne n’a pu le prendre dans ses bras, le chatouiller, lui faire des grimaces. La pandémie a fait déraper ma façon d’entrevoir ma grossesse ainsi que mes premiers pas dans la parentalité.

Encore en écrivant ces lignes, j’ai cette peur d’être incapable de nommer mon expérience. Prendre la parole sur ma maternité et sur la naissance de mon enfant, l’intellectualiser, essayer d’en extraire quelques enseignements philosophiques – ce sont toutes des choses que j’ai volontairement évitées depuis deux ans, car c’est trop près de moi, trop chargé. J’essaie de plonger au cœur d’un magma d’émotions étranges pour donner un sens à ma propre situation: une situation privilégiée à plusieurs égards, de par ma classe sociale, mon éducation, mon traitement hyper favorable dans le milieu médical, ma blanchité, mon genre, ma condition de santé. Cependant, ma peur pandémique singulière se rapproche des peurs millénaires entourant la naissance. Toute naissance impose une réflexion sur la finitude, car dans la mise au monde il y a déjà une préfiguration de la mort: la mienne, celle de mon enfant, cet autre être fragile et vulnérable. En cela, nous nous inscrivons dans la lignée entrecroisée de la naissance et de la mort, de la génération humaine.

Marie-Anne Casselot jongle avec plusieurs rôles à la fois: elle est une mère écoanxieuse, une chargée de cours, une travailleuse autonome et une doctorante en philosophie féministe à l’Université Laval.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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