Naissance

Apparaître

L’Occident, qui a tant pensé la mort, a négligé la question de la naissance, jusqu’à ce que le féminisme redonne leur place aux corps dans la philosophie.

J’ai commencé à écrire ce texte dans les derniers moments de la grossesse d’E., dont je prenais des nouvelles régulièrement. Elle était tellement épuisée qu’elle ne sortait presque plus de chez elle. Nous échangions des berceuses. Je lui écrivais des petites pensées. Mange tant que t’as faim, voyons, parle à ton bébé, dis-moi que son père a pris congé. Elle m’écoutait patiemment. C’est bon, j’ai retenu tous tes conseils, Valérie. Être matante, c’est répétitif.

Vous êtes sans doute proche d’une personne qui s’apprête à être traversée par une naissance. De quoi discutez-vous? Lui avez-vous préparé des petits plats congelés? Avez-vous réparé une chaise berçante? Êtes-vous plutôt du genre tricot? Pour accompagner ce moment de fragilité et de magie, il y a des tas de formules, de rituels, de petits trucs. De la culture populaire. Mon amie R., anthropologue, me raconte qu’il existe en Scandinavie des formes poétiques spécifiques aux accouchements. (Je me souviens de mon amoureux qui me lisait tout ce qui lui tombait sous la main pendant les contractions. J’aurais aimé qu’il connaisse ces chants. J’aimerais que nous en connaissions tous·tes.)

Ce savoir est discret, tout ce qui concerne le moment de la naissance l’est. Pendant longtemps, on ne parlait pas d’accouchement, on ne voulait pas effrayer les futures parturientes. Si l’accouchement fait peur, ce ne sont pourtant pas les mères qui craignent d’en parler. Je ne comprends pas ce qui, dans cette «pudeur», pourrait se révéler à l’avantage des mères, des bébés, de l’espèce, ou de la pensée. Et je ne cesse de m’étonner que la transmission de ces choses-là se passe encore derrière les murs, au lieu de faire l’objet de discussions quotidiennes dans l’espace public. Heureusement, on assiste depuis quelques années à une vague de publications sur la naissance et, plus largement, la reproduction. Les théories féministes ont la cote. (Une nouvelle génération de pères cherche des modèles intéressants, aussi.) Mais bizarrement le tabou – voire le dégoût – reste. Alors que d’innombrables sujets plates et élitistes comme la rénovation de cuisine ou les régimes de retraite passent tout naturellement dans une conversation de salon, vous êtes à peu près assurée de causer le malaise avec vos récits d’accouchements, avec vos inquiétudes.

Valérie Lefebvre-Faucher est membre du comité de rédaction de Liberté.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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