Naissance

Venir au monde

La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable…

— Baudelaire

Figure classique de l’autorité: le riche remplace le politicien, qui avait remplacé l’évêque, en tout cas un homme puissant, régulièrement, fait une déclaration médiatique tonitruante à propos des naissances. Faites moins de bébés. Faites-en plus. Allez, un petit effort pour la patrie! pour le capital! pour l’espèce! C’est toujours bon, pour soigner une image de vainqueur, de traiter du sujet délicat de la naissance avec fermeté, sans hésitation, puisque le savoir appartient aux victorieux (et aux gestionnaires). C’est encore mieux si, en même temps que vous forcez quelque chose, vous faites mine d’interdire autre chose. Obliger les unes à donner naissance et l’interdire aux autres, surtout obliger les unes et les autres à se soumettre; qu’il y ait naissance ou pas, ce qui compte, c’est qu’elles abdiquent. Dans tous les cas, il faut se montrer intraitable, rationnel, au-dessus du corps et des sentiments. Des bébés, ça se calcule. Quand on est puissant, idéalement, on parie sur les morts, mais il faut aussi miser sur les vies, histoire d’équilibrer les comptes.

Mais ce délire de contrôle ne nous berne pas. En réalité, parler de la naissance est aussi délicat que de parler de la mort. Même quand on a soi-même donné naissance, même quand on a assisté à de nombreuses grossesses et à de nombreux accouchements, on ne prétend pas maîtriser quoi que ce soit, on n’est jamais certain·es de tout comprendre; on sait seulement qu’on touche à l’inconnu, au sacré, à l’indicible. Parler de naissance bouleverse et effraie, nous révèle fragiles.

Ce n’est pas pour rien que les femmes enceintes obsèdent les scénaristes de films d’horreur, comme elles obsédaient les inquisiteurs. La naissance est le risque même (le risque porté, assumé par l’autre). Et aussi… si naturelle. Or qui prétend dominer le monde espère bien sûr s’élever au-dessus du biologique, des organes, de la sueur, des liquides sécrétés par le corps; des humeurs, disions-nous à une époque. Des siècles de littérature ont tenté de nous convaincre que nos actions, nos pensées, notre savoir seraient plus valables, plus justes, plus vrais s’ils se détournaient du corps. L’impossibilité de rompre avec la nature a évidemment contribué à justifier l’humiliation des femmes, leur exploitation et la méfiance à leur endroit. Dans le christianisme, Dieu fait naître les âmes. Dans la philosophie, les professeurs font naître le savoir. La naissance des corps ne faisait pas partie du récit. Les femmes la subissaient, ça leur passait dessus apparemment sans discours, sans culture, sauf peut-être le devoir d’expiation auquel elles devaient se conformer, ces pécheresses. Leurs pensées, leurs connaissances ont été dévaluées pour faire place à l’autorité des médecins, des juristes, des curés. Écrire, raconter, enseigner le savoir des femmes au sujet de la naissance vous valait jusqu’à tout récemment la dangereuse étiquette de sorcière.

Heureusement, les féministes ont refusé ce silence et nous font redécouvrir traditions, œuvres, science. Grâce à elles, nous ne pouvons plus prétendre aujourd’hui que naître relève uniquement d’un phénomène biologique; c’est aussi philosophique, et c’est politique. Expérience universelle, la naissance reste pourtant bien discrète dans l’histoire de la grande philosophie… Reléguée à l’espace privé, elle a pourtant de profondes implications collectives. Nous passons souvent une partie de notre vie à chercher à échapper au contexte de notre naissance. Et nous ne sommes pas égaux, égales devant la naissance, d’une famille à l’autre, d’une classe à l’autre, d’un pays à l’autre. Ces inégalités, grandissantes avec la crise climatique, jettent une ombre bien froide sur l’avenir. Nous n’avons jamais disposé d’autant de technologies pour faciliter (ou contrôler) les naissances, pourtant, chaque jour, environ huit cent trente femmes meurent de causes évitables liées à la grossesse et à l’accouchement. La pollution menace notre fertilité, mais, de toute manière, vous savez, de plus en plus de jeunes renoncent à leur désir d’enfant pour des raisons écologiques. D’un côté, il faudrait lutter contre la surpopulation (et là, bien sûr, ce sont les femmes pauvres qui se trouvent condamnées) et, de l’autre, on est prêt·es à acheter des bébés, à louer des ventres, on voudrait faire reconnaître la parentalité comme un droit.

Nous avons voulu parler de naissance parce que c’est une question politique, historique, théorique; c’est un événement qui parle de lien, de relation au monde, et que sommes-nous en dehors du lien? Quand il s’agit de contrôler le corps des femmes, la naissance semble être un sujet prioritaire. Pourtant, cet événement fondateur demeure un angle mort de nos débats politiques, de nos projets de société. À mesure que grandit l’éco­anxiété, on parle de la vie et de la reproduction différemment. La façon dont on traite la naissance a déjà changé plusieurs fois selon notre perception du monde, elle change et changera encore. C’est à partir de ces constats et de ces interrogations que nous vous invitons à lire le présent dossier. Comment naît-on aujourd’hui? Qu’est-ce que naître, au juste? Et comment serait un monde qui accorde la plus haute importance à la naissance, quelle société pourrait en naître?

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