Essai libre

La banalité impensée du mal

Laurence Ricard revient sur ses années à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et réfléchit à ce que veulent dire, pour les enfants, abus, négligence et protection.

Quand je tente de revenir sur mes cinq années de pratique du droit en protection de la jeunesse, je me retrouve d’abord devant un épais brouillard, un désert de mémoire. Les souvenirs résistent à l’exercice, ils se terrent au fond de mon ventre. Ce n’est qu’en commençant à décrire, pour les fins de ma thèse de doctorat, les types de maltraitance des enfants que j’ai réalisé que chaque terme avait une résonance précise, qu’il évoquait des images, des voix, des émotions. On ne parvient à travailler au quotidien en protection de la jeunesse qu’en vidant les mots de leur sens, au moins en partie. Mais parler de cet univers nécessite non seulement de nommer la source de la souffrance, mais aussi de laisser résonner la charge émotive des mots.

Je savais qu’écrire cet essai serait difficile. Comme il m’était difficile de ne pas penser à mes dossiers quand je rentrais à la maison, à l’époque où j’étais avocate en protection de la jeunesse. Je n’ai jamais su comment faire autrement que de m’imaginer à la place de l’enfant. Après mon premier mois de pratique, j’ai compris que je ne serais plus jamais la même. Tous les autres enjeux sociaux m’apparaissent plus fades, moins pressants. Et je suis à court de mots pour exprimer l’urgence de réfléchir collectivement, avec plus de sérieux, d’empathie et de lucidité, à notre violence et à comment elle se répercute inévitablement sur nos enfants.

Quand j’essaie d’en parler avec des connaissances politisées, j’ai toujours l’impression que la protection de la jeunesse n’est pas vue comme un enjeu politique réel. Trop marginal. Un sous-produit de la lutte des classes pour certain·es, un mal nécessaire pour d’autres. S’il y a un problème, c’est la Direction de la protection de la jeunesse (ce concept veut désigner une institution qui n’existe pas comme telle: il existe plutôt des personnes physiques appelées directeurs de la protection de la jeunesse). L’institution est la source du mal. Mes amis de gauche rejettent du revers de la main le système, le condamnent. Je comprends ce réflexe. L’État ne sait pas faire dans la dentelle ni dans le relationnel. Il débarque avec ses gros sabots, cible ceux qui ne lui ressemblent pas, celles qui n’ont pas fait d’études, ceux qui en arrachent déjà, celles qu’il nourrit, ceux qui l’alourdissent de responsabilités. Il arrive avec son appareil bureaucratique étouffant et brasse les gens comme des cartes. L’État doit prendre des décisions, il ne peut pas supporter l’ambivalence, l’ambiguïté, les nuances. Ses représentant·es en souffrent d’ailleurs aussi, écrasé·es par le poids de la responsabilité de faire des choix, de décider ce qui est insupportable et ce qui doit être fait devant l’insupportable.

Laurence Ricard est candidate au doctorat en droit à l’Université McGill. Ses recherches portent sur les approches relationnelles du droit, le concept de reconnaissance et la réponse juridique à la maltraitance des enfants. Elle a pratiqué cinq ans comme avocate en droit de la jeunesse et détient une maîtrise en philosophie.

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