Essai libre

Ma mère et Sontag

Comment la maladie change-t-elle notre rapport au monde et à nous-même? Comment transforme-t-elle nos relations, dont celle, profonde, entre une mère et une fille?

Dans les années 1970, ma mère a souffert d’un ostéosarcome, un cancer des os particulièrement agressif qui, à l’époque, nécessitait la plupart du temps l’amputation du membre atteint et auquel seuls 10% des malades survivaient. Elle n’avait que trente ans et déjà trois enfants en bas âge, dont moi, la fille du milieu. J’avais presque «oublié» cet «épisode» de la vie de ma mère quand la lecture de l’œuvre de Susan Sontag et la découverte de son histoire personnelle en ont réveillé en moi la mémoire.

Dans La maladie comme métaphore, Susan Sontag insiste sur le caractère aléatoire de la maladie, qui frappe au hasard, sans discrimination. «En naissant, nous acquérons une double nationalité qui relève du royaume des bien portants comme de celui des malades», écrit-elle. Bon nombre d’individus, au cours de leur vie, utiliseront leurs deux passe­ports en alternance. Les plus chanceux n’auront besoin du second qu’à la toute fin du voyage, juste avant d’aller rejoindre le troisième et dernier royaume, pour lequel aucune pièce d’identité n’est requise.

Comme Susan Sontag, qui a survécu à deux cancers «incurables» avant de succomber à une leucémie à l’âge de soixante et onze ans, ma mère a passé la majeure partie de sa vie au royaume des malades. Je ne l’ai compris que très récemment, quand j’ai entrepris de raconter sa vie. Nous avons ainsi marché toutes ces années sur des chemins parallèles, chacune en son pays, incapables de franchir la frontière qui nous séparait l’une de l’autre. Nous n’avions pas le même passeport. Comme Sontag, qui fut dès l’enfance sujette à de terribles crises d’asthme, ma mère a montré très jeune les signes d’une santé précaire. Incapable de marcher longtemps et rapidement, elle ne pouvait pratiquer aucun sport et se fatiguait très vite. Au XIXe siècle, on aurait dit d’elle qu’elle était de complexion fragile et elle aurait, tuberculeuse, coulé des jours langoureux sur un transat, dans un sanatorium au bord du lac Léman, un plaid sur les genoux et un roman à la main. J’aime en tout cas l’imaginer ainsi. Dans nos sociétés obsédées par la performance et le dépassement de soi, on a dit qu’elle manquait de volonté, ne faisait pas d’effort, mangeait trop, ne bougeait pas assez.

Pascale Millot est professeure de littérature au cégep Édouard-Montpetit et mène un doctorat en recherche-création à l’Université de Montréal. Auparavant, elle a été journaliste. Elle écrit dans le Cahier critique de Liberté et a récemment publié un texte de création, «Comme une odeur de javel», dans le collectif Récits infectés (XYZ).

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