Entretien

Karine Rosso

Les récits de soi au cœur du monde

Où en sommes-nous avec l’autofiction? Pour nous aider à comprendre ce phénomène, qui recèle, sous cette appellation, une diversité de pratiques littéraires, nous avons demandé à Karine Rosso de revenir nous parler d’écriture et de politique.

Il y a cinq ans, dans les pages de Liberté, nous publiions un entretien avec Karine Rosso sur l’autofiction dans le but de mieux saisir pourquoi cette forme d’écriture était disqualifiée par l’institution littéraire. Nous désirions également répondre à cette critique voulant que l’autofiction soit narcissique. Nous avions conclu, au contraire, que cette pratique d’écriture a un sens collectif, qu’elle est souvent politique. Nous remarquions aussi qu’elle est surtout investie par les femmes et les personnes marginalisées par le genre, l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique. Critiquons-nous l’autofiction pour ce qu’elle est ou lui refusons-nous l’entrée dans l’institution littéraire parce que, justement, elle porte la voix de celleux que nous ne voulons pas entendre? nous demandions-nous. Dans cette guerre du champ littéraire où les écrivains et écrivaines cherchent à se tailler une place, il n’y aurait peut-être de légitimité que pour une forme, un soi-disant universel. Mais cet universel laisse beaucoup de monde de côté. Ce que nous commençons à peine à saisir comme société, les praticien·nes de l’autofiction l’ont peut-être compris depuis longtemps. Aujourd’hui, les choses ont énormément changé et l’autofiction a donné naissance à toutes sortes de pratiques d’écriture de plus en plus investies par les écrivaines et les écrivains. Que s’est-il passé?

Professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal, Karine Rosso pratique l’autofiction, l’essai et la correspondance. Elle a fait paraître chez Triptyque en 2021 Nous sommes un continent: correspondance mestiza, avec Nicholas Dawson.

Liberté — Où en sommes-nous aujourd’hui avec l’autofiction?

Karine Rosso — Énormément de choses se sont passées; cinq ans, c’est tout de même long en littérature quand on étudie l’extrême contemporain. Et en autofiction, ou dans les écritures de soi – on parle moins d’autofiction aujourd’hui que d’écriture de soi, de récit de soi –, la grande rupture, c’est #MeToo. On avait déjà évoqué le fait que l’autofiction permet aux femmes et aux victimes d’agression sexuelle de reprendre la parole, de se reconstituer un récit dans les stratégies du soi, ou stratégie «d’autodéfense de soi», comme dit Marie-Pier Lafontaine dans Armer la rage. Dans ce livre, l’autrice revendique le droit des femmes à l’autodéfense, notamment à la réplique, puisqu’on leur apprend à se taire. On peut harnacher la colère, dit-elle, et en faire une littérature de combat. Ainsi #MeToo a ouvert les vannes, ai-je envie de dire, et des livres très importants ont vu le jour, dont Le consentement, de Vanessa Springora, qui, en France, a soulevé un énorme tollé. Après des années de mutisme, on a vu quelqu’un reprendre la parole à travers l’écriture et, ce faisant, reprendre son pouvoir. On est là dans la violence sexuelle mais aussi symbolique, et la stratégie de Springora, c’est le langage. Tous les livres post-#MeToo ont en commun cette reprise de pouvoir par la parole. C’est cela, une stratégie de soi, ici dans la reconstitution de son propre récit à travers l’écriture.

L’énonciation a donc quelque chose d’émancipateur?

Tout à fait. D’ailleurs on commence à parler des écritures du trauma. Ce n’est pas nouveau, mais on s’aperçoit que, dans cette parole qui est déliée, un pouvoir est récupéré. On est loin du narcissisme – dont on a accusé si longtemps les écritures de soi. On parle aussi d’écriture de l’emprise – je pense ici à Springora mais aussi à Lafontaine; dans ces livres, on montre que la violence se joue derrière les portes closes, c’est une violence sourde, trop souvent invisible. Voilà une belle illustration que le privé est politique, et que les processus d’emprise et de domination, masculine mais aussi systémique, opèrent à l’intérieur des familles et affectent la filiation.

Rosalie Lavoie est membre du comité de rédaction de la revue Liberté.

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