La scène et le traumatisme

Des fragments libres et tendres se passent le relais pour accompagner le mouvement de ce qui meurt et de ce qui naît. Des maillons s’unissent pour rendre visibles nos chaînes psychiques et politiques.

Être psy et faire de la mise en scène, ce sont deux métiers qui ont des choses bien particulières en commun. Dans les deux cas, ces pratiques se font sans public, en salle de répétition. Ce sont deux arts de la présence. Il s’agit aussi parfois de la possibilité de revivre autrement une scène traumatique de l’histoire personnelle, en se situant sur le seuil, à la fois dans la position du témoin, exclu de la scène, et dans la posture de qui peut intervenir. Pour la psyché des psys, des metteuses et des metteurs en scène, cela ouvre la possibilité, une fois devenu·es adultes, de revenir sur la scène du crime dans un contexte sécuritaire, de sortir de l’impuissance en participant à une création, d’inscrire la douleur intime dans un partage de l’expérience comme dans un rituel de deuil, de passage. Cela diffère un peu de la position des actrices et des acteurs – et de celle des patient·es –, qui ont un rôle d’immersion dans la scène, qui doivent la vivre ou la revivre à travers leur propre corps; iels ne doivent pas, idéalement, regarder ce qui se joue ou se rejoue depuis un œil extérieur, mais bien de l’intérieur, tout en étant regardé·es le faisant. Bien que l’œil extérieur de la metteuse ou du metteur en scène soit essentiel à l’actrice et à l’acteur, tout comme l’œil extérieur de la ou du psy est essentiel à la patiente, au patient, iel doit parvenir à intégrer ces influences dans son propre regard, et donc à ne pas trop se regarder jouer, se regarder vivre lorsqu’il est temps d’entrer pleinement dans le jeu.

Ce sont des positions imaginaires. Une personne peut en occuper plusieurs selon le contexte de sa vie et la composition de sa personnalité: les psys sont aussi des patient·es; les metteuses et metteurs en scène, souvent aussi des actrices ou des acteurs, des dramaturges et des spectatrices, spectateurs. La réalité psychique est toujours complexe, plurielle, et tenter de la comprendre, c’est toujours en brosser un portrait imparfait, partiel. Mais comme le désir et la nécessité de mieux la connaître sont intarissables, l’artiste de la pensée multiplie les clichés, puis les découpe, les déchire, en propose des fragments recomposés, un collage.

Certain·es passeront leur vie dans la quête des fragments de soi qui se sont réfugiés en l’autre; certain·es consacreront la leur à la recherche infinie des autres en soi. Pour les un·es, la tragédie est de ne pas pouvoir sortir de scène, de cette scène-là – le traumatisme qui se répète en boucle. Pour les autres, le drame est de ne pas pouvoir entrer dans une scène inconsciente déterminante, fondatrice, condamné·es à l’observer depuis les coulisses, derrière le quatrième mur ou sur un écran. Iels se voient être expulsé·es, dissocié·es, se sentant sorti·es de leur corps et de leurs émotions, regardant un événement de leur propre vie comme l’on peut en soirée voir à travers les fenêtres, depuis le trottoir, des gens vivre dans leur maison.

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