Notes autour de Salman Rushdie

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

— Fichez le camp, dit-il. Je suis ici chez moi. C’est mon château et je le défendrai avec des canons et de l’huile bouillante.
— Est-ce là une menace de violences, monsieur?
— C’est une putain de figure de style.

— Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits

1.

Rappel. Salman Rushdie a été longtemps une célébrité introuvable. Avec ses Versets sataniques, il avait outré des foules entières de musulmans: celles de son pays d’adoption d’abord, puis, à travers le monde, du Pakistan à l’Inde, à l’Iran, en passant par presque tous les pays européens. Le 14 février 1989, il est condamné à mort par l’ayatollah Khomeini, guide spirituel suprême de la République islamique d’Iran, en des termes qui ne prêtaient ni à interprétation ni à équivoque: «Je demande à tous les musulmans du monde d’exécuter rapidement l’auteur et les éditeurs du livre n’importe où dans le monde […] afin que personne n’ose plus, dans l’avenir, offenser l’islam.» Salman Rushdie devint le clandestin qu’il n’avait jamais été, essayant d’échapper non pas à l’État mais aux janissaires d’une autorité religieuse étrangère.

En Europe, on n’était sans doute pas tout à fait conscients que ce genre d’ordre pouvait être entendu. Il y eut quelques tentatives infructueuses d’attentat contre Rushdie, déjouées par les services chargés de sa protection. Puis, son traducteur japonais est assassiné en 1991; son traducteur italien (1991) et son éditeur norvégien (1993) sont, eux, agressés, mais s’en sortent. À Sivas en Turquie, en 1992, un incendie fait trente-sept victimes dans un hôtel qui accueille un festival culturel où le traducteur turc de Rushdie est présent. L’homme survit à ses blessures, mais étaient surtout visés les organisateurs du festival, des intellectuels alévites, branche de l’islam favorable à la laïcité et donc ennemie des sunnites radicaux turcs responsables de l’attentat. Les fatwas ne sont pas réservées aux athées, aux apostats ou aux blasphémateurs. Le différend doctrinal suffit.

2.

Salman Rushdie est un homme aux appartenances multiples et il en aurait vraisemblablement profité jusqu’à la lie, en bon vivant sociable que ses amis décrivent, s’il n’avait pas eu la malencontreuse idée de mettre en scène dans une fiction, entre autres galéjades, une révision de l’histoire de l’islam jugée blasphématoire par une partie de la communauté musulmane de l’Angleterre thatchérienne. Une communauté qui jusque-là ne faisait pas grand bruit, parquée dans ses quartiers, survivant plutôt mal à la politique d’austérité de la Dame de fer et cobaye d’une expérimentation dite «multiculturelle» qui encourageait à cultiver sa spécificité culturelle, religieuse et linguistique, mais qui, en échange tacite, incitait à se tenir tranquille. Mauvais mix, semble-t-il.

Ces immigrants demanderont l’interdiction du livre, feront un autodafé, protesteront contre le fait que la loi anglaise ne sanctionne à l’époque le blasphème que contre le dieu des chrétiens. Ils manifesteront d’abord dans le nord de l’Angleterre, à Bolton, à Bradford, puis à Londres et réveilleront une extrême droite qui sommeillait en attendant la bagarre et qui n’avait jamais osé rêver d’un cadeau pareil. La violence des manifestations et la couverture qu’en fit la presse convainquirent «nombre de Britanniques de la dangerosité d’un groupe jusqu’alors invisible et désormais réduit à son identité religieuse supposée. Les associations musulmanes laïques ou interconfessionnelles qui condamnèrent ouvertement la fatwa et défendirent la liberté d’expression furent pour l’essentiel ignorées par les grands médias nationaux qui cédèrent au sensationnalisme», remarque Vincent Latour, chercheur français spécialiste de la gestion de la diversité [sic]. La radicalisation était en marche, sur tous les fronts. Les jeux étaient en train de se faire. Et, dans ces jeux-là, il n’y aurait pas beaucoup de place pour la discussion ou la modération (et d’ailleurs, quand en eurent-elles jamais?).

3.

Salman Rushdie recevra dans un premier temps le soutien d’un très grand nombre d’écrivains et d’intellectuels dans le monde entier. Quelques voix dissonantes, dans son clan, se feront pourtant entendre. Très vite après la fatwa, John Berger, intellectuel et écrivain anglais de gauche, que Salman Rushdie considère comme un ami, prend ses distances: «Je présume que Salman Rushdie, écrit-il dans The Guardian, […] est désormais prêt à envisager de demander à ses éditeurs dans le monde d’interrompre la production des Versets sataniques […]. Non pas à cause de la menace qui pèse sur sa vie, mais de la menace qui pèse sur la vie d’autres gens […]. Cela étant fait, les dirigeants et les hommes d’État des pays musulmans du monde seront peut-être prêts à condamner le fait que l’ayatollah prononce des sentences de mort terroristes. Sinon, une guerre sainte, inédite au XXe siècle, est peut-être sur le point d’éclater, sporadiquement, mais à répétition, dans les aéroports, dans les rues commerçantes, les banlieues, au cœur des villes, partout où la vie n’est pas protégée.» Cette réaction atteint Rushdie au plus vif. La victime aurait donc fait son propre malheur, ce qui ne serait pas bien grave si elle n’était pas de surcroît sur le point de déclencher une guerre de religion sans précédent dans le siècle. Cela fait beaucoup à porter pour un seul homme.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!