Éditorial

Qui fait la ville et qui la défait

Au coin de chez moi, dans le sous-sol de l’église, il y a un refuge.

C’est un beau refuge tout neuf. Enfin, comprenez-moi bien: tout a été récupéré là-dedans; il n’y a pas là le moindre objet qui puisse rappeler un magazine de décoration. Et quand je dis beau, je ne parle pas de l’esthétique: vous savez à quoi ressemble une catastrophe, vous pouvez imaginer ces rangées de lits de camp entourés de plastique, les affichages au duct tape, l’urgence pérennisée. Mais je dis que c’est beau parce que les gens y sont formidables, fiers de leur projet, généreux et débrouillards. Et nouveau parce que, de l’hébergement pour les personnes en situation d’itinérance, il n’y en avait pas dans le nord de la ville, avant. Jusqu’à ce que les confinements, la hausse du coût de la vie et la crise du logement fassent exploser le nombre de personnes à la rue, il avait toujours fallu se rendre au centre-ville, beau temps mauvais temps, transport pas transport, pour trouver ce genre d’aide. Maintenant, grâce à cette équipe de travailleur·euses de rue motivé·es et d’organisateur·trices communautaires qui ont toute mon admiration, on peut enfin être réfugié·e près de chez soi. C’est plus décent. (Oui?)

Certaines des personnes qui se retrouvent là tous les soirs ont grandi juste à côté; on les connaît bien. Elles sont allées à l’école en face. Elles ont mangé, travaillé, rêvassé sur cette rue. Elle n’a rien de chic, la rue, avec son petit air de village oublié, ses maisons délabrées, ses familles de locataires. Mais c’est une des plus vieilles du quartier – j’apprends à connaître son histoire –, une rue où il y a toujours eu beaucoup d’action: des choses qu’on ne veut pas voir, drogue, travail du sexe, itinérance, mais aussi de tout ce qui fait de belles photos, mariages, tournages et défilés. Sur cette rue, un immeuble vient d’être racheté par une compagnie californienne; les résident·es se font expulser par quelqu’un qui n’a peut-être vu le coin que sur un écran, qui n’a jamais fréquenté le garage ou la buanderie, qui n’a jamais marché dans les ruelles, jamais entendu les accents de Villeray, ses voix couvertes par le bruit des avions qui déploient leur train d’atterrissage, quelqu’un qui sait seulement que cette revente rapportera gros. D’autant plus que ces locataires précaires n’auront pas l’énergie de résister, que les citoyen·nes de cette ville ne savent pas comment s’organiser pour y rester.

Je me suis souvent demandé cette année de quoi est fait un quartier. Comment se fait-il que les gens qui y ont construit une vie perdent tout espoir d’y habiter? La ville où je suis née me semble plus hostile que jamais aux pauvres, peut-être même carrément aux humains. Nous sommes des taches, bien malpropres et bien improductives, dans les projections lisses des promoteurs immobiliers, qui surplombent nos maisons depuis les panneaux publicitaires. Que deviennent les villes du monde quand elles expulsent leurs habitant·es pour laisser plus de terrain au grand jeu de gestion online? Mon quartier n’a pas cent cinquante ans, son histoire n’est pas racontée, nous ne savons presque rien de ce qui s’y passait pendant les siècles précédant la colonisation et il a toujours été un lieu de passage, mais nous y vivons; nous voudrions en prendre soin. Est-ce que, vraiment, ça ne compte pas, ça?

Juste en face du refuge, un promoteur a démoli une maison historique pour ériger un immeuble en copropriété. Ces appartements, pour prétendre au chic, ne vantent pas leur élégance, leur cour verdoyante ou leur construction en matériaux durables: non, pour se donner un air luxueux, le projet mise sur l’image du quartier qu’il défigure, et quelques mots clés comme «district» (ça fait New York) ou «Rosaire» (ça fait folklorique). Je vous parle de la rue d’à côté, mais ce phénomène arrive un peu partout, pendant que nous ne savons pas trop ce qu’il y aurait lieu de protéger ni par quels moyens. Ça va vite. Tous·tes les habitant·es du monde sont affecté·es par la danse centrifuge des habitations à vendre, le tango des refuges et des expulsions. Et je me demande: mais comment peut-on se prétendre «bâtisseurs» d’un endroit qu’on n’habite pas? Savons-nous penser autrement qu’en propriétaires? Faire entendre et valoir les usages, le sens des lieux?

Je sais que des tas de propriétaires (c’est dans leur intérêt) prennent bien soin de leur quartier et trouvent, à leurs frais, des moyens écolos et inventifs de résister à la spéculation. Mais les gens qui installent des refuges (des garderies, des bibliothèques, des cantines, etc.), s’il le faut dans les ruines, ont compris quelque chose à propos des villes et des communautés. Ils rappellent que nous savons bien, au fond, ce que signifie habiter quelque part. Et que ce n’est pas une question de possession.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 337 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!