Rétroviseur

Guerre des hommes

Ça aurait pu être un roman d’apprentissage: le jeune Manolis Axiotis, qui nous raconte son histoire, a été élevé à la dure dans la ferme familiale d’Anatolie, au temps de l’Empire ottoman. Il est du village grec turcophone de Kirkitzé, près des ruines d’Éphèse. La région est magnifiquement fertile et, comme il n’y a pas de «grands propriétaires terriens pour [leur] sucer la moelle et, [qu’en] ce temps-là, ce n’était pas si facile de [les] plumer à coups d’hypothèques», les paysans possèdent leurs terres. Le jeune Manolis s’est plu à l’école, alors son père l’envoie à Smyrne étudier le commerce. Par ce port transitent toutes les richesses d’Anatolie et se jouent les revenus annuels des paysans, qui y négocient leurs récoltes: huile d’olive, céréales, raisins secs, tabac, coton, figues…

La ville cosmopolite éblouit Manolis, malgré les désillusions. Le commerçant grec auprès de qui les Anciens du village l’ont recommandé vole les paysans turcs en trichant sur la pesée, et Manolis, pour le lui avoir reproché, perd sa place. C’est la saison des figues, le garçon se fait saisonnier dans un entrepôt de mise en caisse des fruits. Puis il enchaîne d’autres petits boulots, découvre que partout on exploite l’ouvrier et escroque le client, trouve enfin son bonheur à l’auberge de Louloudias, contrebandier au grand cœur, amateur de musique, de femmes et de raki, avant que son père, apprenant la nouvelle, le place chez un très riche négociant grec.

C’est alors que la Première Guerre mondiale éclate. La Turquie se range du côté de l’Allemagne, les chrétiens (arméniens et grecs) deviennent un ennemi intérieur à éliminer, et la Grèce, repliée sur sa neutralité, ne viendra pas aider ceux qui se réclament de sa patrie. Les persécutions avaient commencé avec la guerre balkanique de 1912, elles s’intensifient en 1914: Terres de sang raconte les déplacements de populations, les tueries, l’enrôlement des hommes dans les Bataillons de travail, les Amélé Tabourou, qui n’ont de bataillon que le nom et que «[le gouvernement] aurait mieux fait [d’]appeler les Bataillons de la Mort». Manolis y est appelé en 1915 et envoyé dans la région d’Ankara, pour construire une voie de chemin de fer. Alors que le typhus emporte presque tous ses compagnons, Manolis, qui s’en sort, est autorisé à rentrer chez lui en convalescence. Il essaie de ne pas retourner au bataillon à la fin de son congé, est fait prisonnier, obligé de prêter main-forte chez un paysan turc, il s’évade, est repris…

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