Critique – Cinéma

De fantôme à vampire

Le court métrage Quelqu’un d’extraordinaire (2013) de Monia Chokri avait annoncé un ton unique et un talent certain que son premier long métrage, La femme de mon frère (2019), avait confirmé sans l’ombre d’un doute. Alors que ces deux films mettaient en scène, chacun à sa façon, une trentenaire célibataire montréalaise cultivée perdue dans des méandres affectifs et identitaires, cette femme, dans Babysitter, est désormais une professionnelle en congé de maternité qui habite une grande maison de banlieue, où elle tente, avec son mari, de s’occuper d’un nouveau-né. En s’aventurant du côté de l’univers du conte et du fantastique, Babysitter ajoute une dimension supplémentaire aux archétypes de la culture actuelle sur lesquels jouaient les deux premiers films.

Alors que Quelqu’un d’extraordinaire et La femme de mon frère trouvaient leur effet comique dans un maniement expert de la réplique assassine, ce n’est pas le verbe qui mène le rire dans Babysitter. Dans ce second long métrage (basé sur la pièce de théâtre du même nom de Catherine Léger, qui signe aussi le scénario), on se retrouve plutôt dans la comédie burlesque, où ce sont les situations en elles-mêmes qui génèrent la farce – souvent avec moins de succès. Mais le sujet central n’en demeure pas moins propre à la comédie, et tranchant d’actualité. Cédric (Patrick Hivon) est renvoyé de sa firme d’ingénierie à cause d’un geste sexiste: dans une foule en liesse et intoxiquée à la sortie d’une joute de combat ultime, il a embrassé une présentatrice télé sans son consentement, et cette agression captée en direct devient virale. Aidé par son frère Jean-Michel (Steve Laplante), sorte de preux chevalier dont les désirs refoulés feront peu à peu surface malgré ses vertueuses intentions, il rédige alors un livre où il expose sa misogynie et adresse des excuses à des célébrités féminines. Entièrement consumé par cette entreprise narcissique et rêvant déjà aux honneurs, Cédric néglige sa fillette de quelques mois et sa femme, Nadine (Monia Chokri), que l’épuisement post-partum a réduite à un état fantomatique. Le couple engage une gardienne, Amy (Nadia Tereszkiewicz), qui agira comme élément magique et imprévisible en bousculant les relations autour d’elle – mais pas nécessairement comme on s’y attendrait. Dans ce théâtre mettant en vedette rôles genrés et sexisme, les discours que tiennent les personnages sur ces sujets font également partie du spectacle.

Un peu fée, un peu sorcière, le personnage d’Amy permet de mettre au jour les travers des adultes qui l’entourent, en jouant sur une ligne indécidable entre la naïveté et la provocation. Les stéréotypes de genre passent au tordeur, et les biais des spectatrices et spectateurs sont eux aussi révélés parce que certaines attentes sont déjouées: alors qu’un schéma traditionnel impliquerait que cette nymphe bouleverse le couple en charmant le mari, s’attirant ainsi les foudres de la femme, c’est le contraire qui se produit, puisqu’on assiste avec joie à une alliance entre les deux femmes. Plutôt qu’une ennemie, Amy est l’alliée principale de Nadine, et les jeux de rôle amorcés par la gardienne, empreints d’une comique perversion, permettent à la mère de s’émanciper. Fantôme au début du récit – morte-vivante effacée dans ses longues chemises de nuit pâles et vaporeuses –, Nadine devient vampire: prédatrice, phallique, immortelle. Babysitter relève le défi d’une réactualisation et d’un détournement des éléments tenant du genre merveilleux, qui sont d’autant plus inattendus dans le contexte d’une comédie de mœurs, et c’est probablement ce que le film réussit le mieux.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 336 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!