Critique – Cinéma

Le poids des silences

Nous sommes au Cambodge, en avril 1981. Un homme se dresse devant la mère de Neary Adeline Hay, qui cherche alors à fuir le pays afin d’échapper aux Khmers rouges. Il lui demande de lui confier l’enfant qu’elle tient dans ses bras. La garder, dit-il, serait trop dangereux. C’est la troisième fois qu’on lui fait une telle offre. Mais la mère la rejette, une fois de plus. Elle refuse d’être séparée de sa fille. Finalement, la famille trouve le moyen de se sauver et de rejoindre le continent européen. Elle s’installe en France. Les années passent, sans que l’on raconte ces souvenirs-là. Mais ils laissent une marque, malgré tout.

«J’avais trois mois quand nous avons quitté le Cambodge. J’ai grandi en France, dans ton silence.» C’est sur ce constat que commence Angkar, premier film d’un très beau diptyque à travers lequel la documentariste franco-cambodgienne tente de recomposer les grandes lignes d’une complexe histoire familiale que la grande histoire a bien failli engloutir. Essais sur le silence, ainsi que sur la difficulté, mais aussi la nécessité de le briser, Angkar et Eskape sont comme deux miroirs offrant du même sujet des réflexions subtilement dissonantes.

Car il n’existe pas qu’un seul et unique silence, y compris à l’intérieur d’une même famille. Angkar, que la réalisatrice consacre à son père, se construit autour de la volonté affichée par celui-ci de retracer son propre parcours après toutes ces années dans l’espoir de l’exorciser. Eskape, dans lequel Adeline Hay met sa mère face à ce même passé, se bute pour sa part à l’entêtement de cette dernière – qui refuse de revenir en arrière. À travers cette opposition se dessinent deux manières de vivre la souffrance, deux façons de survivre, entre lesquelles tente d’émerger une troisième voie: celle de la transmission.

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