Critique – Scènes

Malgré la douleur

En juin dernier, dans le cadre de mes fonctions au Festival TransAmériques, j’ai eu le plaisir d’animer une discussion entre le public et les artistes à la suite d’une représentation du spectacle Confession publique. On m’a confié ce mandat en me prévenant de la forte charge émotionnelle transmise par cette performance, et donc, pour bien m’y préparer, j’ai pris la décision de m’y exposer à de multiples reprises. Lorsque nous nous rendons disponibles à accueillir une œuvre, c’est toute notre sensibilité et notre expérience personnelle qui nous permettent d’en saisir le propos, et cette performance, je l’ai reçue comme un cadeau et comme une gifle. Le travail de la compagnie de danse Mayday m’étant familier, je m’attendais à être bousculée et à être conscientisée à un pan obscur de la condition humaine. Toutefois, je ne m’attendais pas à ce que les mystères révélés par cette performance soient si comparables aux miens… Les détails de la construction de Confession publique sont riches et nuancés: de la chorégraphie de Mélanie Demers à l’accompagnement en répétition et la présence sur la scène d’Anne-Marie Jourdenais, l’ambiance musicale subtile et anxiogène de Frannie Holder et la scénographie ingénieuse d’Odile Gamache, tout est en place pour permettre à l’interprète d’offrir une prestation puissante qui laisse son public pantois.

Le spectacle est né d’une démarche universitaire dont la création et l’interprétation se révèlent intéressantes artistiquement et signifiantes socialement. Il met d’abord en relief une situation courante et particulière au milieu de la danse contemporaine, où une pièce est reconnue comme la création d’un·e chorégraphe alors que ce sont les interprètes qui nourrissent le propos par leur gestuelle. La conception, l’idéation et la mise en scène d’une œuvre chorégraphique est un travail, un talent que je ne souhaite absolument pas négliger, cependant, en offrant toute la place au corps plutôt qu’au concept, Confession publique révèle que l’essence des arts vivants est le médium, soit les corps qui les portent. Puis, il y a ce corps justement: sur scène, dans un solo, une femme noire dans la soixantaine expose l’âpreté de la vie avec tant de justesse et de circonspection que cela trouble nos conventions sociales par le fond et la forme.

Angélique Willkie est une artiste multidisciplinaire et une pédagogue qui enseigne depuis quelques années au Département de danse contemporaine de l’Université Concordia, où elle participe également au groupe de travail sur le racisme anti-noir. Ses responsabilités l’amènent à guider des étudiant·es dans leur parcours universitaire, notamment en les accompagnant lors du développement de leur projet de recherche. La carrière de Willkie repose sur plus de trois décennies de travail sur la pratique physique dans un cadre artistique. Ce cheminement, quoique pertinent, est bien loin des approches universitaires traditionnelles, dans lesquelles on se base sur des recherches empiriques et des publications scientifiques relatives à la danse, au théâtre, au chant, etc., pour développer une réflexion sur les arts vivants. Fidèle à ce qui lui a réussi auparavant, Willkie s’est lancée dans un projet doctoral en dramaturgie afin que l’expérience vécue de son propre corps dans un parcours universitaire lui permette de mieux accompagner dans le leur ses étudiant·es en recherche-création. À travers son projet doctoral, Willkie souhaite, d’une certaine façon, inverser les rôles qui placent les créateur·trices au cœur de l’œuvre, en valorisant plutôt la dramaturgie du performeur ou de la performeuse et le fait qu’elle est une part substantielle de la création artistique.

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