Critique – Littérature

Petit corps malade

En 1926, Virginia Woolf publie un court essai intitulé De la maladie, dans lequel elle tente de cerner l’expérience singulière de l’être malade. Elle y déploie une sorte de phénoménologie de l’individu souffrant en montrant à quel point cet état transforme l’identité et le rapport au monde de ceux et de celles qui y sont soumis·es. Elle souligne surtout la pauvreté du vocabulaire disponible pour évoquer les sentiments, la douleur et l’angoisse dans lesquels le sujet se trouve soudainement plongé. «L’anglais, écrit-elle, capable de donner voix aux pensées de Hamlet et à la tragédie du roi Lear, est pris de court par le frisson et la céphalée. […] Lorsqu’elle tombe amoureuse, n’importe quelle écolière peut faire appel à Shakespeare ou à Keats pour s’exprimer; mais qu’une personne souffrante tente de décrire un mal de tête à son médecin et le langage aussitôt lui fait défaut.» Elle en appelle dès lors à une langue «plus primitive», «plus crue», apte à accueillir la maladie (et, par le fait même, le corps) en littérature. «[I]l nous semble soudainement étonnant que la maladie ne figure pas à côté de l’amour, de la lutte et de la jalousie parmi les thèmes majeurs de la littérature. Il devrait exister, nous disons-nous, des romans consacrés à la typhoïde, des odes à la pneumonie et des poèmes lyriques à la rage de dents.»

Un siècle plus tard, Jardin radio peut se lire comme un prolongement du désir de Woolf, ou du moins une tentative d’y répondre, bien que Charlotte Biron ne s’en revendique pas (la romancière britannique y est évoquée, mais dans un tout autre contexte). Dans ce que nous pourrions appeler un anti-récit de maladie tant la chronologie est malmenée et les éléments de contextualisation peu nombreux, Biron laisse se déplier le hors-temps dans lequel s’englue celui ou celle dont le corps souffre, ce temps sans balises, sans repères, que nous avons tous et toutes, à des degrés divers, expérimenté, que nous ayons été cloué·es au lit quelques jours en raison d’une grippe ou de la covid-19 ou que nous ayons, comme l’autrice, été réduit·es au silence et à l’isolement pendant des semaines, des mois, des années (cela n’est jamais précisé), tâtonnant vers l’horizon lointain du rétablissement après de multiples interventions chirurgicales. Diagnostiquée d’un cancer à la mâchoire, la jeune femme a d’abord subi l’ablation de la tumeur avant que les médecins ne procèdent à la greffe d’un morceau de sa hanche pour réparer les dommages. Dans le processus, elle a momentanément perdu l’usage de la parole et de la marche.

Si le livre né de cette douloureuse traversée n’est pas vraiment un récit, il n’est pas non plus un essai: «Je comprends que je ne veux pas écrire un essai sur la maladie. Je veux éviter les abstractions, les explications. Je veux que quelqu’un sache que je saigne et que je suis étalée par terre. Qui sait combien de temps je vais rester ici tandis que les coutures de mon corps retiennent ma tête et mon cou ensemble. Que la peau de ma hanche est attachée par des agrafes.» À la fin de notre lecture, nous saurons. Nous saurons «le visage enflé, le menton et la gorge bleus et jaunes», la peau qui «exhale doucement l’odeur de la mort. Une odeur de sang, une odeur d’os craqué». Nous saurons les cauchemars de la narratrice, dans lesquels «la mâchoire sanglante [d’un animal] coule, ses dents fracassées roulent une à une mollement vers le sol. La peau de son cou s’échancre et se recouvre de vers et de mouches. De minuscules végétaux grimpent sur sa petite dépouille et brouillent les limites entre son corps et la terre». Nous saurons, enfin, «que personne ne viendra […], que plus personne ne la regarde. Ce n’est pas à propos de la tumeur. Non. C’est à propos de la solitude et de ce qui s’effondre sans public».

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