Critique – Littérature

Entrer en littérature

N’entre pas qui veut: on va ériger des codes – ceux de la sociabilité – qui comme des barbelés garderont monsieur, madame Tout-le-Monde à distance. On va engager un portier, l’institution, pour gérer le flux: les maisons d’édition, les critiques, les prix veilleront à faire le tri. Et le temps en dedans sera compté; bien sûr, si votre livre est enseigné – et a fortiori à l’université –, vous resterez quelques années de plus à l’intérieur, les autres passeront comme passent les saisons.

Les œuvres qui racontent l’entrée en littérature ne sont pas, selon moi, de simples péchés mignons de littéraires. C’est vrai, le sujet peut paraître autocentré, et il l’est sans doute beaucoup, mais il constitue une véritable proposition sur ce que peut – et fait – cette drôle de pratique qu’on nomme littérature. Rappelons-le: il n’est pas naturel ni évident que quelqu’un écrive quelque chose, que cela soit «travaillé» selon des règles de langage précises, et que cela soit lu par une communauté plus ou moins large, mais lu «pour de faux», c’est-à-dire jamais avec la même forme d’attention qu’un guide de réparation de lave-vaisselle ou notre quotidien de papier journal relatant les horreurs politiques, économiques et humanitaires. Les œuvres qui racontent «l’entrée en littérature» ont la valeur particulière de nous rappeler que cet usage si peu naturel fonctionne avec de la chair, qu’il fonctionne aussi avec une forme de docilité partagée, celle des acteurs sociaux qui se soumettent à l’illusio, ces «règles du jeu» consistant avant tout à accepter le jeu en place, comme le théorisait Pierre Bourdieu.

Catherine Mavrikakis avait fait de la littérature – de son enseignement et de sa production – le thème de ses premiers livres, tel l’excellent Deuils cannibales et mélancoliques (2000) ou encore, plus explicite, Ça va aller (2002). Or, si quelque chose accrochait dans l’art littéraire, pour Mavrikakis, cela prenait la forme de l’institution universitaire; celle d’abord de cette «université anglophone la mieux cotée en Amérique du Nord, l’université des riches anglophones et des francophones parvenus qui rêvent d’oublier leurs origines», où on fait des doctorats «sur la littérature du dix-septième siècle ou sur une auteure canadienne, qui crache sur le Québec». De même, elle s’attaquait à ce professeur d’origine américaine, spécialiste de Robert Laflamme (c.-à-d. Réjean Ducharme), qui, dans Ça va aller, semblait posséder l’ensemble du discours sur la littérature; elle le présentait ainsi comme «un spécialiste de Laflamme. […] Parce que Laflamme, je ne crois pas qu’il ait le dernier mot sur son œuvre. Depuis quand les livres appartiennent-ils à leur auteur? […] Si les écrivains étaient savants, cela se saurait. Ils seraient professeurs d’université». Le professeur, chez Mavrikakis, homme de puissance, est celui qui décide de ce qu’est la littérature, il est toujours cette force un peu réactionnaire, ce conservatisme accroché maladivement à un ordre du monde ancien; et Impromptu, ce nouveau roman à l’allure de novella, renoue avec ce thème. Quasiment concentré dans une seule scène de rencontre, le livre tourne autour du rapport compliqué entre une élève et son professeur – élève, dis-je bien, plutôt qu’étudiante, tant la relation d’autorité apparaît totale et impressionnante: «Oui, je me souviens de cette rencontre fortuite, impromptue, avec le professeur Mueller-Stahl, puisque mon existence en fut transformée et que ce moment vif constitue ma première conversation avec celui qui incarnera ce que je considère comme mon entrée en littérature.» Cette entrée en littérature se fait au seuil d’un guichet automatique, le professeur pestant devant la neuve technologie – glorieuses années 1980 – et l’étudiante fauchée acceptant fort docilement de se priver de repas pour refiler un peu d’argent au docte spécialiste des romantiques allemands. C’est à ce prix, celui d’un déséquilibre inacceptable, la pauvre donnant au riche, que se fait l’entrée en littérature chez Mavrikakis: l’institution broie toujours la chair fraîche.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 336 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!