Critique – Littérature

Dessiner les contours de soi à l’encre de Chine

J’ai entrepris la lecture d’Ennuagée avec une certaine méfiance mêlée d’appréhension, comme devant tout récit qui traite des effets des troubles alimentaires, récit trop familier de brumes et d’effacement, de honte et de repli. Or, Ennuagée évite tous les écueils, peut-être précisément parce que le recueil puise à même la langue comme ancrage et matériau, comme matière assez lourde pour riveter les pensées évanescentes, les désirs de fuite, pour rassembler les pans d’un corps exsangue qui ne demande qu’à s’écraser afin de ne plus avoir à fréquenter les ombres et à supporter la faim: «mon squelette demande pardon, il ne peut plus soutenir la faim. Je tombe et je suis d’accord. Il me semble que tomber c’est aussi se coucher».

Le recueil s’ouvre sur l’horizon intermittent d’une scène de libération. Elle, depuis la cuisine, les mains dans l’eau de vaisselle, se projette comme sujet s’avançant dans une mer fantasmée, «espère l’élan […] Un désir de vie sans mesure [qui] s’empare des pieds», mais la projection est toujours à préciser, à redéfinir, les contours s’estompant au fil de l’avancée. Cet élan s’empare également de la prose, irrigue les pages d’une vitalité qui s’infiltre dans toutes les déchirures, les béances. Le recueil nous entretient autant du réconfort d’un foyer où l’on peut choir et renaître à répétition que de la brûlure du larynx – usé par les purges, l’acidité de la faim, le besoin de dire, aussi – qui maintient le sujet dans un état d’infans, en quête d’une voix qui puisse dire l’aigu des os comme la douceur d’aimer. État de bulle qui abrite en même temps qu’elle exclut, la posture liminale est une non-posture, un entre-deux, un frôlement pour éviter d’éprouver, de sentir, de toucher et d’être touchée.

La maison, comme abri, déborde dans la forêt et le lac qui sont autant de bras pour accueillir la chute et couver le sujet poétique dans l’attente d’un rai de lumière qui viendra relancer la vie, mettre en relief une plante qu’on ne voyait plus, un chien comme un doudou, la présence de l’aimé. Les frontières, comme les os carencés, sont poreuses: «La maison / pareille à moi / bâtie de cloisons précaires.» La cuisine, bien sûr, y est centrale, lieu d’où viennent les odeurs qui hantent, écœurent et obsèdent. On y passe des heures à récurer la vaisselle en regardant au-dehors. Ces vers volutes «ouvre[nt] la fenêtre» depuis laquelle on peut observer, à défaut de l’habiter, un corps, une maison, une forêt, un amour: «je suis avec toi et un peu ailleurs».

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