Microdoses de réalité

Mon autodévoilement

Tandis que les experts discutent du sort des personnes utilisatrices de drogue comme si elles n’étaient pas dans la salle, d’autres voix nous invitent à faire notre coming out.

Nous sommes le 24 octobre 2019. J’assiste depuis deux jours, en compagnie de près de deux cents intervenant·es du réseau communautaire québécois en dépendances, à la première édition du Colloque du réseau en dépendance et usage de substance (CRÉDUS), où je suis invité à prononcer la conférence de clôture. Je n’avais pas encore pris la décision de me dévoiler, mais je l’envisageais.

Pendant le colloque, j’écoute, je réfléchis, je tâche de m’inspirer de ce que j’entends pour que ma conférence soit ancrée. Et c’est là qu’une conclusion évidente m’apparaît: si dans les politiques publiques on soulève à peine les causes, à la fois sociales et individuelles, de l’usage de drogue et de la dépendance, si la crise des surdoses n’est pas dans la mire des élu·es, en dépit d’innombrables morts qui pourraient être évitées, et si très peu de ressources et de solutions sont mises à la disposition de la population, c’est principalement en raison d’une chose: la stigmatisation.

Sachant qu’elle a plusieurs sources qui s’entremêlent et s’alimentent les unes les autres, notamment les lois et les politiques sur les drogues, l’éducation et la façon dont on aborde ce sujet, une en particulier (et qui est commune à d’autres caractéristiques sociales qui font l’objet de stigmatisation) m’apparaissait fondamentale: les représentations sociales des personnes utilisatrices de drogues. Que ce soit dans la sphère médiatique, cinématographique, politique, médicale, voire scientifique, ces représentations relèvent du même cliché: l’individu défavorisé, malmené par la vie, immoral, englouti dans «l’enfer de la drogue». Or, dans toutes les couches de la société, on consomme des drogues. Des juges, des avocat·es, des policier·ères, des politicien·nes, des médecins, des journalistes, des comptables, des psychologues prennent de la drogue. Sauf en de très rares exceptions, aucune de ces personnes ne le révèle, étant donné leur appartenance à une profession reconnue et les conséquences dramatiques que cela pourrait avoir dans leur vie. Mais cela participe à une perception sociale biaisée et hypocrite du «drogué», qui renforce la conception que nous entretenons des personnes qui consomment, perception qui nous renvoie au cliché du «déchet social».

Jean-Sébastien Fallu est professeur agrégé à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche en santé publique, à l’Institut universitaire sur les dépendances et au groupe Recherche et intervention sur les substances psychoactives du Québec. Il œuvre aussi à titre de rédacteur en chef et de directeur de la revue Drogues, santé et société.

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