Microdoses de réalité

Toxique

Qu’ils soient maudits ou visionnaires, on se plaît à associer aux artistes la consommation de substances en tous genres. Sommes-nous plus créatif·ves, plus inspiré·es, quand nous fumons un joint, faisons une ligne? Sommes-nous plus cool? Et qu’en est-il de la souffrance générée par l’obsession du prochain fix? Dans cet extrait d’un livre à paraître, la poète Marie Darsigny parle de désintox.

À ma première désintox, à Montréal, on me dit de penser à moi, de me placer tout en haut de la pyramide de mes priorités, parce que, si je ne le fais pas, personne d’autre ne m’accordera le respect que je mérite. J’aimerais bien appliquer ce conseil de vie peu original, niveau RuPaul’s Drag Race, mais la dépendance m’empêche de vivre le moment présent. «La dépendance est, par essence, une incapacité de vivre le moment présent», nous dit Elizabeth Wurtzel. Jowita Bydlowska abonde dans ce sens dans les premières pages de son témoignage, Drunk Mom : «mon inconfort est là, maintenant, et c’est la seule réalité qui compte: ici et maintenant. Ici et maintenant je veux. Quelque chose. Pour arranger ça». «Fix it», réparez-moi, réglez le problème, arrêtez cette souffrance. Moi aussi, j’ai l’habitude de penser en fonction de, en préparation à, en conséquence de, en justification à, en planification de. Un mode de vie qui implique d’être plongée dans l’avenir, avec la peur de ne pas pouvoir consommer comme je le voudrais, quand je le voudrais, avec qui je le voudrais. Ici, entre des murs multicolores à la peinture écaillée, sur un lit d’hôpital aux roulettes qui égratignent les tuiles du plancher, je prends le temps de réfléchir. Pas méditer: réfléchir, comme je le fais si bien chez moi, seule sur le divan à fixer le mur, sauf qu’ici, je m’exerce à réfléchir autrement. Je me dis que je dois arrêter de penser que je ne fais jamais «rien». Flatter mon chat est un exercice de pleine conscience, regarder le plafond en respirant profondément est une thérapie éclair, recenser tous mes bobos est un devoir d’universitaire qui veut obtenir un A+. «Ne rien faire», c’est impossible, sauf peut-être quand on dort, alors on ne fait rien, mais encore là, justement, on dort, il y a un verbe pour décrire ça: dormir, je l’ai dit. Quand je dors, je ne pense à rien et je suis bien. On me dit que le passé et le futur sont anxiogènes, qu’il n’y a que le présent qui puisse serrer ses bras autour de mon angoisse existentielle. On m’explique que je consomme parce que je ne supporte pas le poids de mes erreurs passées, pas plus que je ne tolère la pression de mes potentiels futurs échecs, ce qui a pour effet de gâcher le moment présent au point où je ne sais plus s’il existe vraiment, cet instant où je ne peux pas poser mes pieds. Le problème, c’est que ça fait très longtemps que j’ai arrêté de compter, puisque je sais très bien que chaque seconde est embrouillée par l’envie de crier: «Plus, maintenant, encore.»

Ici, les autres me demandent pourquoi je ne sors jamais de ma chambre. C’est très simple: je dors. Je m’allonge sur le lit croustillant dans sa housse de plastique, je ferme les yeux une seconde et c’est finalement trois heures qui passent. Ma principale non-activité – ne pas prendre de drogue – m’épuise totalement. On cogne à ma porte pour m’avertir que le souper est servi: 17 heures. Moi qui ne me suis jamais imposé d’horaire de repas, je sors avaler patates pilées, biscuits soda bien beurrés, légumes bouillis, tisane à la camomille. On m’informe que la nourriture vient de la cafétéria qui approvisionne les personnes âgées du CHSLD voisin. Ça m’est égal: je me rabats sur ce qui se trouve dans mon assiette, j’aime mieux me remplir de bouillie que de ressentir le vide qui m’habite. Je dors, je mange, je rassemble mon énergie pour mon activité principale: ne pas prendre de drogue. Souvent, je me demande quelle est la différence entre me laisser aller et résister à mes envies: c’est vrai, tout ce qui habite mes pensées, c’est la consommation. Dans un cas comme dans l’autre, je pense à la drogue. Faire de la drogue, ne pas faire de drogue. Je rassemble mes forces en un effort surhumain pour ce qui me semble absurde: ne pas consommer. Le temps se mesure de façon égale: je passe autant de minutes à combattre mes démons que j’en mettais à satisfaire mes envies. Les substances occupent toute la place dans ma tête. Je bois de la tisane, du bouillon, du thé, du jus, de l’eau. Je combats l’habitude de mettre du poison dans mon corps à chaque minute, je pleure d’ennui quand je me rends compte que je ne peux pas céder au geste automatique de m’intoxiquer. J’aimerais avoir une échappatoire, fumer, discuter dans le fumoir avec les autres. Je n’ai jamais fumé la cigarette, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Marie Darsigny est poète et codirige la plate-forme Filles Missiles. Ces extraits sont tirés du livre Toxique, à paraître aux Éditions du remue-ménage.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 336 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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