Microdoses de réalité

Psilocybine, dieu est bon

Les champignons transforment tout, même les humains (mais c’est interdit).

Je sens que le monde respire, on dirait même que je suis moi aussi respiré par le monde ou qu’il respire en moi, à partir de moi, niché dans ma respiration, ou c’est peut-être moi qui suis dans la sienne, je ne suis pas certain.

Il y a, dans le monde, des milliers d’espèces de champignons, certains qu’on dit vénéneux peuvent vous donner la mort, alors que d’autres seront la vedette d’une assiette hors de prix. Si on sait les reconnaître et qu’on ne se fait pas prendre (la cueillette de champignons est très réglementée au Québec), on pourra peut-être, lors d’une escapade en forêt, trouver chanterelles, girolles, pieds bleus, rosés, cèpes, coulemelles, pieds-de-mouton, coprins et, écoutez ce curieux nom: «marasmes des oréades»; je me demande ce qu’ils goûtent, ceux-là. La liste est infinie, je pourrais prendre l’espace de ce texte pour n’écrire que des noms de champignons, un texte encyclopédique orné de fleurs sauvages ou de feuilles pourries, pourquoi pas. Ils sont partout, les champignons, des fruits moisis à la toundra; ils sont le tournant du cycle de la vie et de la mort, qui permet la régénérescence et à toute chose vivante de prendre une nouvelle forme: du feuillage en décomposition explosera le sous-bois, fougères, thé des bois, gazon, petites fleurs jaunes et mauves et bleues comme on n’a jamais vu de bleu, verdure flamboyante qui abrite d’autres espèces, des fourmis, des insectes bizarres et un peu effrayants, toutes sortes de chenilles et de mille-pattes, des centaines d’expressions magistrales d’une et même chose: la vie. Et le champignon, c’est le bras droit de la vie, avec ses enzymes qui dégradent les molécules jusqu’à leur plus simple expression; et, de là, le mouvement reprend, ça respire, ça grandit; entendez-vous Lavoisier qui susurre: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme»? Merci, Antoine; mais surtout, merci, déesse champignonne.

Malgré mon enthousiasme, ce texte n’est pas un cours de chimie. Ou peut-être qu’après tout, il s’agit un peu de chimie: embarquez avec moi (si vous le voulez; il n’est pas interdit d’abandonner si vous avez mieux à faire, comme aller faire l’amour dans le bois) dans un trip kaléidoscopique de champignons magiques! La nature est si bonne que, parmi l’infinie variété de champignons, il y en a qui peuvent vous transporter aux confins de l’univers sans même que vous quittiez votre place sur la Terre. Qui a dit que la mécanique quantique était du délire? On le sait, depuis longtemps, les peuples font partout usage de drogues pour dépasser les frontières de l’être, s’ouvrir à d’autres dimensions, guérir ou recevoir des messages des esprits. On a mangé champignons, cactus, racines et feuilles diverses pour élever sa conscience ou rencontrer les anciens dans des rituels sacrés présidés par des guérisseuses, chamans, bonnes sorcières, connaisseurs de tous habits, jusqu’à ce que les psychiatres s’emparent de la chose dans les années 1950 (bon, attention, on a fait usage de la drogue en psychiatrie avant les années 1950, et on n’a certainement pas arrêté d’en faire un usage spirituel après, mais entendons-nous ici sur cette ligne du temps un peu «plate», en gardant en tête qu’il y a d’autres chronologies et d’autres récits qui ne s’arriment pas nécessairement aux nôtres), et ce, jusqu’à leur interdiction, leur inscription dans le Code criminel, rendant les drogues psychédéliques, parmi d’autres, illégales.

Pourquoi criminaliser les psychédéliques, dont on commençait à peine à percer les mystères, à entrevoir les infinies possibilités? La médecin que j’ai interviewée pour ce texte me dira (sous couvert de l’anonymat) qu’elles ont été récupérées par les mouvements de la contre-culture ou qu’elles seraient peut-être même à leur origine, et que cela aurait pu contribuer à leur interdiction. Difficile en effet d’être pour la guerre quand vous avez fait un voyage psychédélique qui vous a révélé des vérités cosmiques d’une profondeur telle que vous en êtes sorti·e persuadé·e de l’unité du monde. Mais le plus insidieux, le plus révolutionnaire, c’est peut-être ce qui se produit après le trip, quand celui-ci a été assez puissant pour instiguer en vous un élan de transformation. Vous vous mettez alors à observer vos pensées, vos habitudes, les gestes de vos ami·es, tranquillement vous déconstruisez vos schémas, vos idées préconçues, votre perspective sur le monde: vous commencez à comprendre que votre manière de vivre est insensée. Comment endoctriner les populations qui se réveillent? Rendons tout ça illégal (je simplifie, ou peut-être pas tant que ça). Allez donc faire la guerre, maintenant (tout aussi gelés d’ailleurs, les soldats se droguaient comme des fous au Vietnam), pour protéger notre mode de vie débile.

Rosalie Lavoie est membre du comité de rédaction de la revue Liberté.

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