Microdoses de réalité

Les drogues, entre contrôle et guérison

Cette revue ne s’écrit pas sans de bonnes doses de café. Vous la lisez peut-être en prenant l’apéro ou en fumant un petit joint? On imagine bien chaque génération de son comité de rédaction sous influence, dans d’interminables fous rires collectifs, avec des envies d’évasion. Nous voici dans notre état altéré habituel, en train de faire circuler entre nous des questions sur la drogue. En voulez-vous un peu?

Qui aurait cru, sincèrement, que le cannabis et l’alcool seraient déclarés services essentiels en temps de crise? Et que nous connaîtrions ainsi ce monde où fumer du pot est légal, mais le partager ne l’est plus? Qu’est-ce que ça signifie, d’ailleurs, qu’une société d’État offre la livraison confidentielle de produits de cannabis partout au Québec en cinq jours ouvrables? On nous dit que, depuis la décriminalisation, les malades osent enfin demander ce qui les soulage, que les gens prennent le temps d’apprivoiser les produits, de façon responsable. Et la recherche en médecine sur le cannabis, les champignons et le LSD fait des progrès étonnants. Mais on meurt toujours de surdose dans la neige après avoir quitté l’urgence. Et les prisons ne se sont pas vidées. Pourquoi avons-nous l’impression que ce n’est ni la tolérance ni la compassion qui gagnent?

Les drogues sont une affaire culturelle. Nos façons de les contrôler, de les consommer, de les raconter changent avec les époques. Au moment où nous terminons ce dossier se termine aussi chez nous la première grève des pushers. Les employé·es de la SQDC, ces sympathiques commis-thérapeutes en costumes de jardinier·ères, sont responsables de nous accompagner dans nos convalescences, nos premières expériences ou nos dérapes, mais il est difficile pour elleux de faire reconnaître leur expertise parce que, si vendre du cannabis est légal, les conseils des commis ne le sont pas vraiment (nul ne peut faire la promotion de substances). Quand il est question de drogue, il y a souvent aussi cette hypocrisie. Le commerce va bien; on mise sur la réduction des méfaits, mais pour ce qui est de la compassion, de l’éducation et de l’autonomie, permettez-nous encore de douter. La détresse représente une excellente occasion d’affaires, légales ou pas, responsables ou pas.

Qu’est-ce qui explique que la connaissance et la fabrication de drogues apportent à certaines personnes (certaines entreprises) autorité et fortune, mais qu’elles signifient mépris et condamnation pour les autres, ces sorcières, ces gangsters et ces charlatans? Il y a une consommation de l’ordre de la distinction sociale et une consommation qui condamne et exclut, qui remet les pauvres à leur place. Le commerce des drogues a fait partie du système colonial dès le départ et il en perpétue les injustices, la violence. C’est une nouvelle forme d’appropriation des savoirs traditionnels et populaires, malgré ce que le mouvement pour la décriminalisation revendique de justice.

Si certaines substances qui ont le pouvoir d’altérer votre humeur et vos perceptions vous valent honte et exclusion, on dirait que d’autres sont en voie de devenir obligatoires (et ce n’est plus pour impressionner vos ami·es que vous vous mettez à consommer, mais plutôt pour répondre aux exigences de votre assurance maladie!). On s’intéresse au soin, à la science, même à l’esthétique, mais seulement si cela contribue encore et toujours à la croissance, à la surconsommation. Il faut que le plaisir soit une performance, que nos désirs soient des dépendances. Il faut cette soif sans limites. Nous fracassons des records de prescriptions d’antidépresseurs et d’anxiolytiques (autrement, comment pourrions-nous soigner ces innombrables troubles de l’adaptation?). Toustes drogué·es, ce n’est pas exactement la fête. Au contraire, on dirait une grande anesthésie générale. On consomme pour étouffer la douleur, et trouver la force de continuer. Continuer au-delà de nos capacités, continuer malgré soi, malgré le sentiment qu’il faudrait arrêter. Avaler la pilule, devenir toustes enfin fonctionnel·les et tolérant·es à l’horreur.

Mais il n’y a pas que cela. Les plantes nous font de l’effet. Non contentes de nous nourrir et de nous permettre de respirer, les perverses offrent aussi des tas de petits suppléments à la vie: cette euphorie, cette énergie, ces perceptions extraordinaires. Elles nous connectent avec le monde, nous font entrevoir les mystères. Elles peuvent nous soigner et nous rendre malades. Elles nous parlent. C’est naturel. C’est incroyable. Les humains explorent le pouvoir des plantes depuis toujours; ils ont fait de l’ivresse un art, du poison une science; et ces savoirs se sont transmis malgré tous les interdits. Quand on nous parle de drogue aujourd’hui, c’est encore dans un contexte sécuritaire, avec un langage juridique, médical et marchand. Comme si, même drogué·es, nous voulions rester lisses et droit·es, en contrôle. Comme si nous ne cherchions pas, justement, dans l’ivresse, un espace pour l’hirsute et l’imprévisible. Et qui osera nous raconter la joie, l’harmonie qui naissent de nos rencontres avec les plantes? Qui nous dira qu’il est bon de rêver, de chercher l’élévation des âmes ou la communion? Pourquoi parler de drogue aujourd’hui? Peut-être parce que nous avons besoin d’apprendre une autre sorte d’appétit.

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