Le moi franchisé

J’aime profondément ces moments, dans ma pratique de psy, où un mot sort de sa fonction de communication usuelle pour s’ouvrir comme un portail magique vertigineux, faisant de nous les témoins de son trajet extraordinaire à travers l’histoire d’une vie singulière. Il arrive également qu’un mot révèle son fabuleux destin à travers l’histoire collective, à la manière du violon rouge du cinéaste François Girard. C’est ce qui m’est arrivé lorsqu’un de mes patients m’a offert en cadeau un exemplaire de Franchise, un magazine américain, lancé en 2016, qui mélange les univers du basketball, du design et de l’art. Sans savoir pourquoi, j’ai commencé à être fasciné par le mot franchise, à faire des associations libres à partir de ses multiples sens; je me suis lancé dans des recherches étymologiques, me laissant transporter à travers les siècles. Plus je vieillis, plus mes pratiques se fondent l’une dans l’autre, et je m’adonne à l’essai comme à la psychanalyse, en suivant des pistes qui s’éloignent de la logique diurne et linéaire, en m’abandonnant à la nuit des temps.

Je creuse le sol de l’histoire jusqu’aux IIe et IIIe siècles, où existait Francia, une région sur les rives du Rhin où vivaient des peuples germaniques. L’appellation vient-elle de cette constellation de groupes libres d’allégeances – un vieux sens que l’on retrouve dans les mots allemand (frei) et anglais (free)? Au VIe siècle, francus, en latin, voulait dire «homme libre», comme le montre l’expression «affranchir les esclaves». Francia viendrait-elle plutôt de l’arme qui caractérisait ces peuples, franca (la lance), un peu comme la saxe (l’épée courte) a donné leur nom aux Saxons? Les premiers colons arrivés en Nouvelle-France seraient-ils des Français issus d’anciens pré-Allemands lanceurs de javelot? Devrais-je faire un pèlerinage à Francfort? Plus je cherche mes origines, plus je les découvre multiples, étrangères, surprenantes, tristes et hilarantes. À quarante-sept ans, il me reste tant à apprendre. On devrait laisser les enfants tranquilles et miser sur l’éducation des adultes.

Je retombe en enfance avec Astérix et Obélix, et en même temps dans l’enfance de la langue française. En 58 av. J.-C., l’armée romaine de Jules César commence son invasion de la Gaule. Y régnera une forme de bilinguisme (dialectes celtes et latins), jusqu’à l’invasion des Francs. En 476, la chute de l’Empire romain est officielle. Mais depuis déjà deux ou trois siècles, plusieurs peuples dits «barbares» (c’est-à-dire non romains…) sont en période de migrations et d’invasions. De 481 à 814, de Clovis à Charlemagne, s’installe l’empire des Francs sur ce qui est aujourd’hui la France, la Belgique, les Pays-Bas, une partie de la Suisse et de l’Italie. Le plus étrange pour des francophones, dans cette histoire, c’est d’apprendre que si la civilisation romaine s’est effondrée militairement, elle a survécu culturellement. Comme en témoigne la survivance du français au Québec et du latin chez les Francs, on peut perdre un territoire géopolitique, mais gagner un territoire linguistique, comme une langue de hantise, le souffle des spectres. Car la langue francique des Francs et les langues des Celtes-Gaulois ont disparu progressivement dans le nouvel empire, qui parlera une sorte de créole latin. Du Ve au IXe siècle se préparera la genèse de ce que l’on appelle aujourd’hui la langue française. Les dialectes francs et celtes ont patiemment attendu plus de mille cinq cents ans, bien assis dans le néant, la venue d’un nouveau peuple, «les jeunes», qui aujourd’hui propage le «franglais» pour rendre justice aux fantômes.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 336 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!