Les bêtes féroces du désespoir, épisode 2

Ah! ce n’est pas la peine de vivre
et de survivre aux fleurs
et de survivre au feu, des cendres

— Hector de Saint-Denys Garneau, La mort grandissante

Le premier épisode de ce diptyque racontait un printemps érable devenu trop doux. L’été venu, nous entrons dans un hiver de force. La veille du Grand Prix, nous sommes cueilli·es jusque dans nos lits. La police débarque à Saint-Henri, dans Centre-Sud, sur le Plateau. On nous pousse dehors, menottes aux mains, l’aube à peine levée. Les médias auront été alertés: ils nous attendent, caméra à l’épaule. Dans la voiture qui nous mène au poste, la radio relate l’événement que nous vivons à la première personne. Les policiers rigolent, montent le volume et nous jettent des regards goguenards dans le rétroviseur. Ils sont fiers de leurs prises.

On nous engouffre dans des cellules vides en l’attente du premier interrogatoire. Pris·es entre quatre murs avec rien d’autre comme décor qu’une toilette en acier, sans lunette, nous prenons place sur les blocs de béton qui font office de sièges autant que de couchettes. Malgré la courte nuit, le repos ne vient pas: l’éclairage cru, le froid pénétrant et les cris qui résonnent quelques cellules plus loin ne laissent aucune place au sommeil. Le grincement métallique des barreaux annonce cependant l’arrivée de nouveaux chambreurs, de nouvelles chambreuses; les policiers auront eu la générosité d’entasser le plus de grévistes possible dans chaque cellule. Un camarade tente de maintenir ardentes les braises de sa colère avec quelques vers militants, glanés dans une manifestation où l’on chantait les poèmes de Miron: «ah sonnez crevez sonnailles de nos entrailles…» Il hésite, se trompe, se reprend: «nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés / dans le brouillard des chagrins crus». Sa rage s’amenuise à mesure que l’incertitude le gagne et que lui échappent les slogans à l’optimisme batailleur. Il bafouille, s’agrippe finalement à quelques vers de Saint-Denys Garneau: «c’est eux qui m’ont tué / sont tombés sur mon dos avec leurs armes / sur mon cœur avec leur haine / sur mes nerfs avec leurs cris / c’est eux en avalanche m’ont écrasé / cassé en éclats comme du bois».

Uni·es dans l’attente, nous pensons à notre tour aux récits que nous savons raconter. Rien n’est plus propre à égayer l’atmosphère, pensons-nous, que l’histoire d’André et Nicole Ferron, apprise par cœur. Nous tentons de remonter le moral à notre compagnon d’infortune: La vie est remplie de déceptions, mais on est des capables. On est capables de le prendre! On est même capables de trouver ça bon! On vient de se faire dire qu’on a risqué nos vies pour rien. Ce n’est pas déprimant, c’est exaltant! C’est bon! Tout est bon! Depuis tout à l’heure: plus rien de pas bon; on l’a décidé; c’est final, fatal, brutal. Nous entendons d’autres arrêté·es se faire libérer, quelques cellules plus loin. Nous savons que nous, nous resterons plus longtemps. Il n’y a rien à faire ici. C’est effrayant comme c’est épouvantable.

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