Éditorial

Amours bâtardes

Mais de nos jours, il est difficile de parler d’amour.

— Svetlana Alexievitch, acceptant le prix Nobel de littérature

J’aime Liberté, cet enchevêtrement des savoirs et des voix, ces gens qui prennent le risque d’écrire pour que leur pensée avance dans l’inconnu, des écrivain·es attiré·es par la liberté. J’aime aussi toutes les époques de cette revue, même celles qui ne me ressemblent pas. Je pense depuis mon arrivée à François Ricard, mon professeur, qui a un jour été assis à cette place, et qui n’est plus là pour m’accueillir de son sourire moqueur. Il ne l’aurait pas fait de toute manière; je ne suis pas la relève qu’il aurait souhaitée. Ricard ne voyait pas la littérature comme moi et tout semble nous opposer politiquement, pourtant il m’a appris à lire des essais. Je suis là pour prendre le relais, et je le salue. Ce qu’il m’a donné, c’est une forme de liberté. J’écris sans maître. Et il y a longtemps que je n’ai plus à être bonne élève. En héritière pirate, je prends tous les récits, pas seulement ceux qui gagnent, pas seulement ceux qui s’appellent littéraires, et pas seulement de la façon qu’on me les a enseignés. Je veux pouvoir dialoguer avec le monde, notamment avec ces écrivain·es qui ont pensé depuis les pages de cette revue. Cette littérature n’a pas de propriétaire. Entre dans la littérature québécoise qui veut. (D’ailleurs, si vous êtes abonné·e à la revue, vous avez maintenant accès à ses soixante ans d’archives sur notre site web.)

J’aimerais qu’ici la littérature abandonne son critère de grandeur et ses tests d’admission. Que ça soit vif comme nos raisons de pleurer, ou de nous lever la nuit. Venir librement à des textes, s’intéresser à des paroles qui cherchent, à des voix différentes, même si c’est pour les critiquer, me semble un geste d’amour. La littérature est abondance. Elle est construite par des milliers d’élans du cœur et de contournements de portes. N’en déplaise à ceux qui se croient gardiens, héritiers légitimes et évaluateurs de la grande culture, assaillie par les barbares. Personne ne peut vous dire que vous n’y avez pas votre place, que ce n’est pas chez vous. Lire nous rappelle que nous ne sommes pas seulement lié·es par des pertes, que nous voulons encore de cette société, de cette humanité. Que nous sommes ensemble (bien qu’infidèles et remixé·es) dans une volonté de construire des ponts entre les générations, et pour que les prochaines habitent encore le monde magnifique.

J’ai voulu commencer en disant «je suis venue ici par amour», parce que ça me semble juste, raisonnable même. Et tout de suite, j’ai le réflexe de préciser que c’est une chance. Mais rien pourtant ne devrait être plus facile, et plus normal, que de prendre comme boussole nos élans d’amour. Elle indiquerait toujours l’incalculable et le prioritaire. Nous serions toujours aussi révolté·es, mais nous saurions peut-être mieux par où bouger.

On a souvent un peu peur de parler d’amour, on n’a jamais vraiment su comment faire. Comme si ça ne pouvait être que fleur bleue et moralisateur, comme si cela allait forcément nous affaiblir. Avec les catastrophes, les deuils, on s’habitue à plus de discours autoritaires, de calculs cruels qui, sous prétexte de responsabilité, négocient la haine, sélectionnent qui mérite d’être sauvé·e, ou pas. Parler avec amour suscite encore plus de suspicion. Il faut dire qu’elle est bien radicale, cette chose que personne ne peut maîtriser, et qui nous rappelle constamment vers où il faut aller pour que la vie continue.

Il y a un lien entre l’amour et la liberté. Si on le contraint, il s’arrête. L’amour ne ferme pas de portes et n’a rien à voir avec l’adhésion: c’est un lien qu’on saisit pour mieux sauter, un lien qui bouge, et ne meurt pas au rythme des gens. Vous pouvez être rejeté·e. Vous pouvez perdre quelqu’un; votre amour continue d’aller où il veut. Ce n’est pas une absence de limites, mais notre participation à ce qui va au-delà de nos limites.

Pas question ici de se flatter et de se rassurer. L’amour que je cherche, c’est le monde hérissé: notre moyen de défense. Dans ces pages, Suzanne Robert disait que cette revue force à faire ce qu’on aime, c’est-à-dire «écrire. Pour survivre». Quand j’ai du mal à dormir parce que les incendies ne s’éteignent pas, je vais vers ceux et celles qui ne se taisent pas quand les mots semblent se vider, qui croient qu’avec la discussion on peut encore se rencontrer, et inventer. Si je me retrouve ici, c’est parce que j’aime Liberté, cette revue qui doit sans doute une part de sa longévité à son si beau nom, un nom qui nous remet en mouvement.

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