Critique – Cinéma

Guerre et paix, réalité et contrefaçon

En février 2008, alors que la catastrophe à venir semblait encore impensable pour la plupart, le légendaire cinéaste russe Alexandre Sokourov mentionnait déjà, au cours d’un discours télévisé, qu’il voyait approcher une grande guerre entre son pays et l’Ukraine. Le court extrait où apparaît cette déclaration prophétique n’a pas tardé à refaire surface sur internet à la suite de la révolution ukrainienne de 2014, et si la vidéo en question ne permet pas de comprendre pleinement ce qui avait amené Sokourov à une telle conclusion, le reste de son intervention semble offrir des éléments de réponse: «Notre problème en tant que nation, c’est: qu’est-ce que l’État russe? Quel est l’objectif étatique poursuivi par la Russie? Quel est le destin de la Russie? Selon moi, la réponse, c’est la culture. […] Tant que la culture ne sera pas le principal objectif existentiel, l’objectif constructif, constructiviste, de la Russie, tant que la culture n’imprégnera pas absolument tout à la manière du sang, nous continuerons de vivre des tragédies et des chocs en tous genres.»

Il est révélateur que cet avertissement, passé inaperçu à l’époque, ait été lancé par un cinéaste. Les artisans et spécialistes du septième art étaient effectivement bien placés pour pressentir l’invasion de l’Ukraine par la Russie, déclenchée le 24 février dernier sur ordre de Vladimir Poutine. Les films produits dans les deux pays depuis le début des années 2010 apparaissent désormais comme un préambule de cette guerre, témoignant du contexte culturel qui a participé à l’exacerbation du conflit. D’un côté, les visionner à présent revient à observer la façon dont la Russie a pu mobiliser et instrumentaliser son histoire et sa culture, en grande partie à l’aide des médias et des arts visuels, afin de les mettre au service d’une propagande militariste destinée à nourrir l’imaginaire national d’images de puissance et de supériorité; d’un autre côté, cela revient à constater la qualité justement «existentielle», pour reprendre la pensée de Sokourov, qu’a prise la culture en Ukraine depuis la révolution de Maïdan, ce pays ayant su consolider son identité nationale pour affirmer son indépendance culturelle et politique face à la Russie, notamment à travers l’apparition d’une nouvelle vague de cinéastes capables de révéler le caractère propre du peuple ukrainien, et de refléter ses traumatismes récents.

Quand on étudie les films des deux pays, on est rapidement frappé par leurs différents rapports au réel et à la guerre: à mesure que l’industrie cinématographique russe s’est repliée sur elle-même pour se vouer à un culte des victoires du passé, déformant d’ailleurs insidieusement celles-ci de manière à inciter ses jeunes spectateurs à «répéter l’exploit de leurs grands-parents contre les nazis», le cinéma ukrainien s’est ouvert au monde et s’est fait le miroir des préoccupations du présent, sans craindre d’afficher la vulnérabilité du pays face aux actes d’agression de la Russie. Devant un tel contraste, on comprend mieux ce que Sergeï Loznitsa, figure de proue de cette nouvelle vague, a voulu dire lorsqu’il a déclaré: «Ce conflit n’a rien à voir avec la nationalité. Il oppose le soviétique et l’antisoviétique, pas la Russie et l’Ukraine. C’est un conflit entre le passé et le présent.»

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