Critique – Cinéma

«Un voyage fluide dans le temps et l’espace»

Miryam Charles travaille la pellicule parce qu’elle s’intéresse au temps. À la fois pérenne et incandescente, la matérialité propre à ce médium semble parfaitement adaptée à un projet qui cherche à capturer l’ineffable de la mémoire et ainsi, peut-être, à transcender les traumatismes. Les images qu’elle nous propose dans le court-métrage Vole, vole tristesse (2015) ont cette qualité propre aux songes, mais pas n’importe lesquels. Elles évoquent en effet ces rêves qui génèrent des histoires et des souvenirs là où il n’y en avait précédemment aucun; elles excavent des vérités enfouies et cherchent à capturer dans leur filet la silhouette des démons du passé. Une image en 16 mm, feutrée, souvent léchée par le soleil et travaillée par les égratignures, revient de court-métrage en court-métrage. De même, une voix hors champ nous transmet – en français, en anglais ou en créole haïtien – des bribes de conversations, des berceuses et des aperçus de catastrophes, des extinctions de voix, des naufrages et des résurrections inespérées, nimbées de surnaturel.

La pratique de Miryam Charles évoque ainsi un ailleurs matériel et métaphysique que le cinéma québécois, dans sa conception la plus monolithique, peine souvent à imaginer car trop ancré dans un territoire unique. Chez Charles, le territoire est multiple: c’est une croisée des chemins. Qu’il s’agisse des rives d’Haïti (Chanson pour le nouveau monde, Seconde génération), des rues de Berlin (Drei Atlas), ou encore des banlieues américaines qui figurent dans son premier long-métrage (Cette maison), la caméra de la cinéaste arpente la multiplicité d’espaces et de sons qui composent l’imaginaire d’un lieu donné. Puis elle agence cette matière d’une façon nouvelle qui relève en quelque sorte de l’invocation.

Dans Cette maison, cette invocation constitue un exorcisme. Comme plusieurs des courts-métrages qui le précèdent, ce premier long-métrage trouve son point de départ dans une anecdote sordide, mais inscrite explicitement dans l’histoire familiale de la réalisatrice. Le 17 janvier 2008, à Bridgeport au Connecticut, Terra Alexis Wallace – la cousine de Charles – est retrouvée sans vie dans sa chambre d’enfant. Une mise en scène morbide pointe vers le suicide, mais l’autopsie de la jeune fille révèle autre chose: le corps présente des «signes indéniables de violence sexuelle». Devant une telle horreur, une telle douleur, un gouffre s’ouvre dans l’univers familial: une brèche triangulée entre le Canada, les États-Unis et Haïti dont la force gravitationnelle s’avère implacable. Mais Cette maison n’est pas un polar.

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