Critique – Cinéma

La bienveillance du requin

Zo Reken. Le terme, qui vient du créole haïtien, signifie «os de requin». C’est aussi le nom que donnent les habitants d’Haïti au Toyota Land Cruiser blanc, qui est devenu au fil des ans le véhicule de prédilection des organismes d’aide internationale qui ont élu domicile sur l’île. Il s’agit, apprend-on rapidement, «d’une voiture qui attire l’attention pour toutes les mauvaises raisons». C’est, en effet, «la voiture de la répression», car c’est aussi celle qu’utilise la police. Le gouvernement a désormais son propre parc de Zo Reken, qui sert notamment lors des manifestations. «ONG ou répression, nous fait-on remarquer, pouvoir de toute façon».

C’est autour de cette tension que se construit le brillant documentaire d’Emanuel Licha, mais aussi autour de l’opposition qui se crée progressivement entre l’intérieur et l’extérieur de ce véhicule à bord duquel le spectateur sillonne les rues de Port-au-Prince. Cette paroi, qui nous sépare de la vie réelle, devient en effet le symbole probant d’un statut d’étranger qu’il s’agit au fond de reconnaître et d’accepter – tout comme le Zo Reken est devenu, aux yeux des gens du coin, le symbole de cette présence blanche qui relève, au-delà de sa volonté soi-disant humanitaire, d’une force d’occupation.

Au milieu de tout ça, le conducteur du véhicule agit en quelque sorte comme un passeur – un lien silencieux entre ce qui se dit dans l’habitacle et l’agitation de l’extérieur. «Moi, je conduis», explique-t-il alors qu’il navigue tant bien que mal parmi les barricades et les manifestations, «je me concentre sur la route». On sent bien, par ailleurs, la complexité de sa situation. Son salaire élevé le rend suspect aux yeux des siens, mais il n’est pas un étranger. La plupart du temps, il reste silencieux. Quand il parle, c’est souvent pour justifier ce silence.

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