Critique – Littérature

Démolitions en série et oubli

Au moment d’entamer la lecture de l’essai L’habitude des ruines: le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec de Marie-Hélène Voyer, j’entendais à la radio le cri du cœur du maire de Mascouche, Guillaume Tremblay, pour la sauvegarde du manoir seigneurial appartenant à la Ville depuis 2015 et dont il ne reste que la maison du meunier et le moulin, faute de fonds permettant l’entretien des bâtiments. À en croire le politicien, ils en étaient à leur dernier hiver si rien n’était fait. Il affirmait avoir demandé toutes les subventions possibles, en vain. Nul doute que ces «beaux bâtiments» méritent d’être sauvés. Dans le Vieux-Longueuil où j’habite, pas une semaine ne passe sans qu’on assiste, impuissant·es, à la démolition de maisons d’ouvriers jugées trop vieilles pour être rénovées, ou trop laides pour avoir une valeur patrimoniale. Les villes adoptent timidement des moratoires sur les démolitions. Trop peu, trop tard?

C’est un peu la conclusion à laquelle on en vient quand on referme le livre de Voyer. Car, selon l’autrice, le Québec a l’habitude de donner en pâture son patrimoine; il a épousé la «rentabilisation de l’espace» comme s’il n’y avait pas de lendemain et a fait des intérêts privés son tendre époux, offrant en dot la beauté de son territoire dans un élan de «complicité résignée». L’image prête à sourire, alors que la réalité qu’elle traduit devrait au contraire nous arracher une larme.

À ce patrimoine laissé aux mains de politiciens ignares s’ajoutent des tentatives ratées d’évoquer le passé par un «façadisme» qui se vante de sauver une «rognure de l’ancienne écorce» pour se donner bonne conscience alors qu’on abat le reste de l’arbre sans plus de cérémonie. Voyer passe au crible notre propension à laisser nos bâtiments à l’abandon jusqu’à ce qu’aucune autre solution que la démolition ne soit viable, comme en témoigne le sort réservé aux ponts couverts, aux maisons patrimoniales et à certains monuments oubliés. Alors que notre patrimoine religieux disparaît dans l’oubli, comment expliquer l’émoi collectif devant l’embrasement de Notre-Dame de Paris autrement que par notre sempiternel complexe d’infériorité qui laisse entendre que cette Histoire mérite davantage d’être sauvée?

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