Critique – Littérature

Mes héroïnes

Dans une classe de maître organisée par Carole David et Laurance Ouellet Tremblay en janvier dernier, l’autrice invitée, Chloé Savoie-Bernard, confiait, à propos de Sainte Chloé de l’amour: «La voix dans le livre espère être une héroïne.» Cette voix héroïque, ajoutait Savoie-Bernard, entend traverser des violences intimes ou sociales, et ce qu’elles laissent à la subjectivité, pour ensuite aller du côté de l’amour, dépasser la haine et ses marques sur les corps et les âmes.

Cette lucidité devant l’horreur d’un «[m]onde répétitif, nouveau monde / des enfants en cage» et de «l’intime injustice», elle imprègne aussi chacune des pages du recueil À mon retour, d’Élise Turcotte, dont je viens de citer quelques vers et qui évoque notamment les mesures inhumaines prises par Donald Trump pour dissuader l’immigration clandestine. Lucide, courageux, résolument politique, le recueil de Turcotte, de même que celui de Savoie-Bernard, présente l’amour comme une posture de résistance: «Tout amour, j’essaie. / Je compose dans la fumée. / Revoici mon rire, car tout est perdu.» Chacune à leur façon, les voix qui s’expriment dans ces recueils me semblent avoir le timbre, héroïque, d’Antigone: «Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent.»

Dans «désignée», la magnifique suite narrative ouvrant le recueil de Savoie-Bernard, on découvre la genèse de la sainte Chloé de l’amour du titre. Constatant que son «nom / ne figure nulle part dans ces histoires de ravissement / d’épreuves d’orages de guerres de feux / de morts de guérisons toutes saluées par lui [dieu]», sainte Chloé entreprend de remédier à cet effacement culturel et de rédiger son auto-hagiographie. Celle-ci s’ouvre sur une enfance passée dans le quartier Saint-Michel et marquée par des violences et des traumatismes familiaux, qui sont en partie transcendés par l’aspiration au mysticisme, par l’amour, par l’empathie et par le pardon. Ce pardon sincère est offert aussi bien aux tourmenteurs de l’enfance qu’à ceux de la vie adulte, «ceux qui disent oui mais on ne peut plus rien dire», les antiféministes et autres défenseur·es de la «liberté académique». Ils sont évoqués avec une ironie mordante, dont «la bonne sainte» ne s’épargne pas non plus, constatant qu’elle pardonne avec tant de prodigalité que c’en est presque «obscène». Le seul péché que refuse d’absoudre sainte Chloé, c’est celui de l’homme ayant perverti le mot amour avec son racisme odieux. Cette relation fait surgir le spectre de l’assujettissement et de l’esclavage et, ce faisant, transforme la sainte en une martyre sur le point de devenir sorcière à la très juste colère, dans un poème fulgurant:

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